Le compte à rebours a commencé au Cap. Le 16 avril, la seconde ville d’Afrique du Sud et ses 4 millions d’habitants seront à court d’eau courante. Le «jour zéro», comme le dénomment les autorités, suscite une immense inquiétude dans la ville. Mercredi, la municipalité a restreint l’accès à une source dans le sud-est de la ville, où les habitants se pressaient pour faire des réserves. Une personne impliquée dans une bagarre a été arrêtée. A la suite de plaintes des riverains, le site ne sera plus accessible la nuit et les utilisateurs ne pourront collecter que 25 litres par personne et par jour. Des gardes et des policiers surveilleront la source 24h/24.

Nous avons perdu du temps, mais nous ne pensions pas devoir trouver des alternatives aussi rapidement

La municipalité du Cap

Comment en est-on arrivé là? Le Cap est frappé par sa pire sécheresse depuis un siècle. La ville est alimentée en eau par six barrages dans l’arrière-pays et des nappes phréatiques mais les réserves sont au plus bas. Les lacs de rétention ne sont qu’à un quart de leur capacité. Dès ce jeudi, les habitants sont appelés à ne plus consommer que 50 litres par jour et par personne, soit l’équivalent d’une douche quotidienne de trois minutes. Les autorités se préparent déjà au 16 avril. Ils prévoient 200 points d’eau, où chaque habitant n’aura droit qu’à 25 litres par jour.

Pour rétablir la situation, il faudrait des mesures sur cinq ou dix ans alors que les autorités ont moins de trois mois devant elles

Géraldine Pflieger, directrice de l’Institut des sciences de l’environnement à l’Université de Genève

Une éventualité qui suscite une levée de boucliers. Dimanche, des centaines de manifestants, plutôt que de blâmer la sécheresse, ont pointé une faillite des pouvoirs publics. «Les autorités savaient quelles mesures prendre», ont dénoncé les protestataires. Mardi, c’était au tour d’un syndicat d’enseignants de critiquer les demandes de certaines écoles pour que les élèves viennent en classe avec 5 litres d’eau. Un officiel a en retour accusé les enseignants de «propager de fausses nouvelles et créer la panique».

Un apartheid hydrique

«Le Cap est engagé dans une course contre la montre qu’il ne peut gagner, analyse Géraldine Pflieger, directrice de l’Institut des sciences de l’environnement à l’Université de Genève. Pour rétablir la situation, il faudrait des mesures sur cinq ou dix ans alors que les autorités ont moins de trois mois devant elles.» Selon la chercheuse, le cas du Cap est emblématique de l’incapacité des gouvernements à anticiper le changement climatique. Les premiers signaux d’alerte avaient été émis il y a plus de dix ans. Plutôt que de sensibiliser la population pour réduire la demande, les autorités ont investi tardivement dans des coûteuses usines de désalinisation. «Nous avons perdu du temps, reconnaît aujourd’hui la municipalité, mais nous ne pensions pas devoir trouver des alternatives aussi rapidement.»

Le Cap se caractérise, en outre, par une forte inégalité dans l’accès à l’eau. Une situation héritée de l’apartheid, les quartiers aisés dépensant l’or bleu sans compter, alors que les townships font face à des pénuries récurrentes. «Il faut du temps pour changer les habitudes. On peut aussi agir sur le prix de l’eau pour éviter la surconsommation mais il ne doit pas être discriminatoire pour les plus pauvres», prône Géraldine Pflieger.

Des leçons pour la Suisse?

La ville du Cap ne paraissait pourtant pas prédestinée à devenir la première mégapole sans eau courante. L’Afrique du Sud dispose de ressources hydriques bien plus généreuses que les pays du Sahel, par exemple. Début janvier, des chercheurs de l’Université de Kassel, en Allemagne, ont estimé qu’en 2050 une grande ville sur cinq sera confrontée à des pénuries d’eau. Ils ont examiné les réserves et la consommation de 482 villes dans le monde. Le Cap ne figurait pourtant pas parmi les cités les plus vulnérables. Los Angeles, San Diego ou Phoenix aux Etats-Unis, Jaipur (Inde), Dar es Salam (Tanzanie) ou les villes chinoises de Dalian et Harbin sont beaucoup plus exposées.

Géraldine Pfiegler n’est pourtant pas surprise. Le Cap est l’une de ces villes en bord de mer où il fait bon vivre et qui ont connu une urbanisation spectaculaire, sans avoir les ressources hydriques suffisantes. La Californie, la Côte d’Azur ou la Catalogne sont également à risque. Les villes sahéliennes, a contrario, ont toujours su gérer leurs maigres réserves. «L’exemple le plus frappant, c’est Las Vegas, construite en plein désert et qui consomme davantage d’eau que Genève, Lausanne ou Berne», explique Géraldine Pfiegler. Château d’eau de l’Europe, la Suisse ne risque pas de connaître des problèmes comparables à ceux de l’Afrique du Sud. Mais le réchauffement influencera ses capacités d’irrigation et de production hydroélectrique.