Le terme ne veut pas dire grand-chose. A Bruxelles, la formule la plus fréquemment utilisée pour décrire les relations futures entre la Turquie et l’Union européenne est celle d’un «partenariat privilégié». L’idée, en revanche, est limpide: plus l’impasse perdurera sur les négociations d’adhésion en cours avec Ankara, plus la Turquie, allié de plus en plus indispensable pour les Vingt-Sept sur leur flanc sud et oriental, prendra ses distances pour regarder vers l’Est. Une alternative est par conséquent nécessaire. Avec l’idée d’en faire, au-delà de la Turquie, une solution acceptable pour d’autres Etats riverains de l’Europe et historiquement, économiquement et politiquement liée à celle-ci.

Le problème est que la Turquie n’en veut pas. De passage à Bruxelles en rafales ces jours-ci, les ministres turcs répètent les uns après les autres que l’adhésion est leur seul objectif. Une affirmation encouragée par des soutiens de poids au sein et en dehors de l’UE. Dans l’Union, un pays tel que le Royaume-Uni milite ouvertement pour l’entrée de la Turquie. Le groupe des Verts au Parlement européen, coprésidé par Daniel Cohn-Bendit, est aussi un fervent partisan de cette intégration. En dehors de l’UE, outre le soutien officiel des Etats-Unis, la Turquie dispose de nombreux relais au sein de l’OTAN dont elle est membre à part entière. Des lobbies sont également actifs pour relancer l’idée d’une adhésion, tel le German Marshall Fund américain, organisateur de multiples conférences sur le sujet. Ankara, en bref, ne manque pas d’avocats.

Une solution n’est en revanche jamais évoquée: celle de l’Espace économique européen (EEE), cet ensemble associant actuellement l’UE à la Norvège, au Liechtenstein et à l’Islande. Négociée en partie par la diplomatie helvétique, puis rejetée par le peuple suisse en décembre 1992, cette formule a l’avantage d’être une association institutionnelle – ce qui pose justement problème en Suisse – qui confère à ses membres des droits identiques d’accès au marché intérieur européen, et une participation en amont à l’élaboration des décisions. L’EEE, de plus, est à la recherche d’un nouveau souffle. Si l’Islande devait adhérer à l’UE, ce dispositif ne vaudrait plus que pour la Norvège et le Liechtenstein, ce qui en ferait au bout du compte un costume taillé sur mesure pour Oslo. Or l’EEE, sur le papier, pourrait être une formule viable pour plusieurs pays de la Méditerranée en transition. Il leur apporterait, outre une visibilité politique accrue à Bruxelles, une ouverture économique cruciale dans cette période de changements. Plus, à travers la transposition de l’acquis (la législation) communautaire, un outil de transformation politique et institutionnel majeur.

La question de l’EEE, pour l’heure, n’est pas sur le tapis des discussions avec les pays du flanc sud de l’Union. Dommage. Car à laisser trop pourrir la situation de la Turquie, le risque de choc en retour pour les Vingt-Sept devient sérieux. Commencées en 2005, les négociations d’adhésion sont un cul-de-sac. Le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, a lui même parlé de les poursuivre jusqu’en 2021, ce qui ressemble fort à un camouflet diplomatique alors qu’un seul chapitre d’adhésion (sur 35) est aujourd’hui bouclé et que l’Allemagne, la France ou l’Autriche vocifèrent à chaque nouveau pas. Sans parler de l’opposition irréductible de Chypre, nœud gordien de l’équation Turquie-UE.

Le risque est donc de voir l’Union mettre en chantier, pour son flanc sud, un autre cadre institutionnel, comme elle l’a fait pour l’Union de la Méditerranée, dont l’inaction et la paralysie sont criardes en ces temps de bouleversements rapides. Ce qui entraînera à coup sûr de nouvelles batailles internes et de nouvelles gesticulations bureaucratiques assurées de faire détester l’UE dans des pays comme la Tunisie. L’Espace économique européen a pourtant le mérite d’exister. La Suisse, en bataille avec l’UE sur les questions institutionnelles, pourrait en plus apporter aux futurs pays intéressés une expertise sur la question toujours épineuse de l’acquis communautaire. Condamner cette porte ouverte sur l’Union européenne serait une erreur stratégique.