L'entretien qu'accorde le président de la République le 14 juillet à TF1 et à France 2 est devenu l'un des événements majeurs de la vie politique française. Jacques Chirac excelle dans cet exercice. Cette année, après la crise irakienne, après des mois de conflits sociaux et de manifestations, alors que les grands festivals de l'été ont été annulés et que les intermittents du spectacle n'ont pas encore relâché leur action, Jacques Chirac est apparu en capitaine serein dans une tempête sociale dont les échos ne semblent être parvenus qu'assourdis jusqu'au perron de l'Elysée.

«Dans un monde incertain, la seule attitude possible, c'est le mouvement, l'adaptation. […] C'est ce que nous avons connu en France depuis un an», a déclaré le président de la République. Ceux qui attendaient ne serait-ce que l'ombre d'une réserve sur la gestion du premier ministre auront été déçus. L'impossibilité de réaliser des réformes sans en passer par des conflits? «Les Français ont toujours eu l'esprit gaulois. […] J'attribue cette difficulté de dialogue au tempérament des Français. Nous avons toujours vécu dans l'idée que l'Etat avait toujours raison et que les organisations syndicales et les associations n'avaient que le choix de réagir.» Mais c'est fini, explique Jacques Chirac. «L'époque où l'Etat décidait de tout est révolue.»

Par exemple, la réforme des retraites? «Il fallait la faire.» Mais, insiste-t-il: «Pour la première fois dans une grande réforme, il y a eu un dialogue. Il y a eu une négociation. Certaines organisations syndicales l'ont amendée et acceptée. D'autres l'ont refusée et mobilisé leurs adhérents.» Mais, poursuit Jacques Chirac, il reste encore des choses à négocier, et surtout à expliquer.

Et la crise provoquée par la réforme de l'assurance chômage des intermittents du spectacle? La clé de tout, répond le président, c'est de préserver notre capacité de définir notre politique culturelle, et il souligne la «très grande victoire» remportée par la diplomatie française qui a obtenu que le projet de Constitution européenne soumette les décisions culturelles au principe d'unanimité (qui donne un doit de veto de fait à chaque pays donc à la France). Pour ce qui est de l'assurance chômage des intermittents, il rappelle qu'elle ne ressort pas de la responsabilité de l'Etat mais des partenaires sociaux. Que peut faire l'Etat: «Poursuivre les abus qui sont condamnables et qui doivent être sanctionnés; […] donner les moyens aux créateurs qui sont souvent jeunes de créer.» Il promet qu'un système d'aide sera institué d'ici au 1er janvier 2003.

Le dialogue est le maître mot de cet entretien rituel. Dialogue avec les enseignants sur lesquels «on a transféré des responsabilités qui ne sont pas celles de l'école». Dialogue pour améliorer l'architecture de l'assurance maladie. Dialogue pour relancer la politique de l'emploi, et instaurer une «formation tout au long de la vie». «J'espère que cette négociation va se conclure convenablement. Si c'est le cas, le parlement fera entrer le résultat dans la loi. Si ce n'est pas le cas, il prendra ses responsabilités.»

Après avoir entendu Jacques Chirac expliquer pourquoi il n'a accordé que quatre mois de grâce présidentielle à José Bové qui devra donc rester en prison, parce que «les militants syndicaux sont des Français comme les autres» et que «leur position ne leur donne pas le droit d'enfreindre la loi». Après l'avoir entendu rappeler, à propos de la conjoncture en Irak, que «toute situation de crise sur un point du monde concerne la totalité de la communauté internationale et ne peut donc relever que de la communauté internationale organisée, c'est-à-dire de l'ONU». Et exprimer son admiration pour les résultats obtenus par la Convention européenne. On se dit que cet homme, décrit souvent comme un fauve de la politique, s'est mis à rêver d'un monde d'harmonie et qu'il espère, non sans calcul, faire partager ce rêve aux Français.