La justice suisse aura du mal à se tenir à l'écart des démêlés politico-financiers de la fin de règne du président russe Boris Eltsine. Mercredi, devant la Douma, le ministre de l'Intérieur russe, Sergei Stepashin, a pris à témoin le procureur de la Confédération, Carla Del Ponte, pour s'en prendre à son homologue russe Iouri Skouratov. Les enquêtes du procureur russe sur des affaires de corruption touchant le Kremlin, en ont fait l'homme à abattre pour le président russe (Le Temps du 7 avril 1999).

Au mois de mars la Douma a infligé un cinglant revers à Boris Eltsin en refusant d'entériner le limogeage de Skouratov. Le président russe revient à la charge et espère une décision favorable d'ici au 21 avril. Le procureur russe se dit pour sa part victime d'une machination et accuse Boris Eltsine de vouloir l'empêcher de faire toute la lumière. Après sa rencontre avec Carla Del Ponte, il y a deux semaines à Moscou, Iouri Skouratov a affirmé qu'elle lui avait fourni des numéros de comptes bancaires de hauts dignitaires russes. On parle à Moscou d'une liste d'une vingtaine de noms, des proches de Boris Eltsine.

Malgré ses menaces de sortir «l'artillerie lourde», Iouri Skouratov a pourtant refusé de livrer plus de détails devant la Douma. A l'entendre, il possède des preuves, mais leur divulgation risquerait de remettre en question l'enquête à ce stade de la procédure.

Pour le ministre de l'Intérieur russe, ce silence est au contraire la preuve que les attaques de Skouratov ne sont qu'un bluff. Mieux même, il précise devant la Douma qu'il a demandé à Carla Del Ponte si elle possédait les numéros de comptes de hauts dignitaires russes. Sa réponse aurait été: «Non, je ne possède pas de telles données. Vous pouvez le dire à vos supérieurs.»

Des propos qui étaient toutefois clairement démentis hier par le Ministère public de la Confédération. «Nous avons pris connaissance des déclarations de M. Stepashin avec le plus grand étonnement. Elles ne correspondent manifestement pas à la réalité», explique son porte-parole, Dominique Reymond. Le Ministère public refuse toutefois d'en dire plus sur la nature des documents remis à la justice russe. C'est à cette dernière de s'exprimer quand elle le jugera utile. «C'est une affaire politiquement très sensible, précise encore Dominique Reymond. Nous ne voulons pas donner l'impression de nous immiscer dans les affaires intérieures russes.»

Selon l'agence de presse russe Interfax, Sergei Stepashin, aurait encore déclaré qu'«un groupe de membres du Ministère de l'intérieur a été envoyé en Suisse et dans d'autres pays européens» pour établir le montant des ressources financières qui ont quitté le pays. Faux, rétorque à nouveau Dominique Reymond. «Nous n'avons jamais entendu parler d'un tel groupe en Suisse et rien de tel n'est prévu.»

Dans une interview accordée à la même agence de presse, le porte-parole du Ministère public de la Confédération précise encore que «la collaboration et le travail avec le Parquet russe se poursuivent normalement». Carla Del Ponte a eu plusieurs contacts téléphoniques avec Yuri Skuratov ces derniers jours. «Elle suit avec beaucoup d'attention l'évolution de la situation et elle espère qu'il pourra reprendre ses fonctions.»

En Suisse, le procureur russe s'intéresse notamment de près aux activités de la société tessinoise Mabetex, suspectée d'avoir versé des pots-de-vin à des proches de Boris Eltsine pour la rénovation du Kremlin, et à la société Andava à Lausanne.