indépendance

Carles Puigdemont: «Je suis le président de la Catalogne»

Invité par le Festival du film sur les droits humains, celui qui est devenu le symbole de l'indépendantisme catalan défend toujours le dialogue avec Madrid. «Nous n'avons tué personne», clame-t-il

Alors qu’il était encore largement inconnu il y a trois ans, Carles Puigdemont est devenu, dans le monde entier, le visage de l’indépendantisme catalan. Un symbole dont certains aimeraient bien pouvoir se débarrasser, tant à Madrid qu’en Catalogne où le parlement tente toujours de lui trouver un successeur.

Lire aussi: Carles Puigdemont à Genève: la visite qui fait «grincer les dents» en Espagne

Le Temps: Comment faut-il vous appeler: Monsieur l’ex-président, Monsieur le président en exil, Monsieur le président de la république catalane en devenir?

Carles Puigdemont: Je suis le président. Je ne vais pas perdre ce titre. Je peux être le président élu par le parlement ou non, mais personne ne peut gommer le fait que je suis le 130e président de la Catalogne.

Le fait de vous revendiquer toujours comme le président n’affaiblit-il pas les institutions catalanes que vous dites représenter?

S’il y a un problème de légitimité des institutions catalanes, il provient de ceux qui les ont suspendues de manière illégale. De ceux qui, en violant le mandat populaire clairement exprimé lors des élections de septembre 2015, ont décidé de suspendre le parlement et le gouvernement de manière unilatérale. La loi espagnole stipule que c’est le parlement catalan qui élit le président du gouvernement. Et celui-ci ne peut être démis que par lui, dans certaines circonstances. Des circonstances qui, dans ce cas précis, ne s’appliquent pas. Le gouvernement espagnol est allé très loin au-delà de la loi, en prenant une décision dont il appartiendra un jour à la justice internationale de se prononcer sur la légalité.

L’Etat espagnol a agi hors la loi, dites-vous?

A beaucoup d’égards, oui. Le gouvernement espagnol n’a pas les compétences requises pour décider de la suspension d’un parlement ou d’un gouvernement. En aucun cas. Il a aussi compromis la séparation des pouvoirs en interférant au sein du Tribunal constitutionnel pour que celui-ci intègre des considérations politiques pour prendre ses décisions. Le gouvernement espagnol viole aussi la loi lorsqu’il poursuit en justice des hommes et des femmes politiques pour des délits inexistants. Le Code pénal espagnol est très clair: pour qu’il y ait rébellion ou sédition, comme l’affirme Madrid, il faut faire usage de la violence des armes. Or tout le monde a vu en Catalogne, depuis 2010, qu’il y a eu chaque année des mobilisations de millions de personnes qui ont été parfaitement pacifiques et n’ont débouché sur aucun incident.

De son côté, le gouvernement espagnol explique lui aussi que vous êtes clairement sorti du cadre constitutionnel…

C’est son opinion. Mais la Constitution espagnole elle-même affirme que l’Espagne est formée de peuples et de nationalités, et qu’elle garantit à tous ces peuples des droits démocratiques. Personne ne met en doute le fait que la Catalogne, en tant que peuple et comme nation historique, dispose du droit à l’autodétermination. Ce sur quoi nous devons nous mettre d’accord, c’est comment nous allons exercer ce droit. Nous avons toujours demandé à l’Etat espagnol de nous asseoir face à lui pour en débattre. Je l’ai répété lors de la dernière conférence que j’ai donnée à Madrid, l’année dernière, en faisant une offre pour trouver un accord sur la manière d’organiser un référendum. Mais, à cette occasion, on est allé jusqu’à m’interdire de m’adresser au Sénat et j’ai dû faire cette proposition depuis la mairie de Madrid.

Vos différends concernent-ils les relations avec l’Etat espagnol, ou plutôt avec les partis politiques qui sont aujourd’hui au pouvoir à Madrid?

Les problèmes de la Catalogne durent depuis quarante ans. Nous sommes très loin de ce qui avait été prévu lors de la transition [vers la démocratie, après la mort de Franco, ndlr]. Ces dernières années, les gouvernements espagnols ont recentralisé, par toutes sortes de moyens, ce qui avait été initialement dévolu à notre communauté autonome. C’est une reprise en main implacable, qui réduit à néant ce qui est prévu dans la loi.

Prenez par exemple ce qui s’est passé en 2010. Nous avons suivi exactement ce que prévoit la Constitution espagnole pour réformer le statut d’autonomie de la Catalogne. Le parlement espagnol l’a approuvé, au terme de nombreuses négociations. Puis un référendum a été organisé en Catalogne, toujours en conformité avec ce que prévoit la loi. Et qu’arriva-t-il ensuite? Tout cela ne servit à rien car une douzaine de membres du Tribunal constitutionnel, qui ont des liens établis avec le Parti populaire (de l’actuel premier ministre Mariano Rajoy) ont détruit ce texte. Nous avons tout tenté. Ce ne sont pas les partis mais le système qui a empêché, de manière frauduleuse, l’expression de la volonté populaire catalane.

Considérant les fuites d’entreprises et la détérioration de l’image de la Catalogne, est-ce que tout ceci valait vraiment la peine?

Il y a aussi des fuites d’entreprises en Galice, où il n’y a pas de processus indépendantiste, que je sache. Le gouvernement espagnol a approuvé un décret scandaleux visant à favoriser la délocalisation du siège social des entreprises établies en Catalogne. En somme, un conseil d’administration peut désormais prendre une telle décision en 24 heures, sans devoir consulter les actionnaires. Cela répond à un projet politique qui vise à renforcer l’idée d’une Catalogne affaiblie.

Mais un déplacement du siège social, cela n’est pas la même chose que de déplacer les activités! En réalité, les entreprises continuent d’affluer, tout comme l’investissement direct étranger. L’économie s’est accrue de 3 points et le chômage fléchit plus vite qu’en Espagne. Quant à la détérioration de l’image, elle vient de l’attitude du gouvernement espagnol lors du référendum du 1er octobre. Voir des policiers frapper des personnes âgées, criminaliser les idées, envoyer des politiciens en prison, tout cela n’est bon pour personne, et surtout pas pour l’image d’un pays.

La robustesse de l’économie catalane n’indique-t-elle pas justement qu’on ne vit pas si mal dans la région?

Nous ne sommes actuellement pas en mesure de contrôler les résultats de nos efforts. Nous générons une richesse que nous serons toujours d’accord de partager avec les régions moins favorisées. Mais nous avons aussi nos propres urgences: la loi contre la pauvreté énergétique est bloquée par la justice espagnole, nous faisons aussi face à des défis – intégration des migrants et accès à la santé et au logement – plus importants que les régions qui ont moins d’immigration. Nous n’avons plus les moyens de garantir à ces migrants l’égalité des chances.

C’est une question de répartition, mais l’économie va bien alors?

L’industrie catalane est florissante mais elle ne peut pas exporter convenablement les voitures ou produits chimiques qu’elle fabrique dans le reste de l’Europe parce que l’Etat central n’a pas rempli ses promesses d’investir dans un corridor ferroviaire méditerranéen. Le prix de l’énergie est aussi plus élevé en Catalogne que dans le reste de l’Espagne ou en Allemagne. Nous voulons que nos entreprises aient les moyens de rester compétitives. Si c’était possible sous le parapluie espagnol, j’en serais enchanté. Mais nous avons le devoir d’aspirer à un pays plus prospère, compétitif et juste. C’est le futur de nos enfants qui est en jeu, et celui de nos pensions.

Le festival sur les droits de l’homme, qui se déroule à Genève, permet de parler de contextes très lourds comme en Syrie ou en Libye. Pensez-vous qu’il soit justifié d’y amener les problèmes catalans, qui sont a priori bien moins sanglants?

La pauvreté est, pour moi, quelque chose de très grave. Même s’il n’y a pas de sang. J’ai connu cette thématique comme maire [de Gérone, ndlr] et comme président. La réalité d’une famille qui ne peut pas payer l’électricité, le chauffage, l’accès aux soins… C’est inacceptable en Europe. Je connais la situation des réfugiés qui ne peuvent se rendre en Espagne parce que le gouvernement central ne les veut pas, même si nous serions prêts à les accueillir en Catalogne. Je connais aussi les conséquences du changement climatique. Rien de tout ceci n’est sanglant mais cela ne rend pas les souffrances moins graves. Nous avons la chance de vivre dans un contexte éloigné de ces conflits. Mais, quand le système prive les familles catalanes ou espagnoles de leur droit de vivre dignement, il faut aussi se rebeller. Ce sont des questions de justice et de droits humains.

Allez-vous profiter de votre séjour pour rencontrer à Genève l’ancienne députée catalane Anna Gabriel?

Ce serait logique que je discute avec elle et avec tous les gens qui s’intéressent à la thématique catalane.

Vous parlerez politique?

Avec Anna Gabriel, les discussions sont toujours politiques (rire)!

Le parlement catalan essaie toujours d’élire un président du gouvernement et les votes de la CUP, le parti d’Anna Gabriel, sont essentiels. Vous allez parler de tout cela?

Evidemment, ce serait fou de ne pas en parler. Mais nous parlerons avant tout du sens profond de notre situation et de notre disposition à continuer à défendre le droit et la légitimité de nos décisions.

Vous n’êtes donc pas pressé de faire élire un nouveau président pour la Catalogne…

Bien sûr que je suis pressé! Le 22 décembre, j’avais personnellement déjà demandé au gouvernement espagnol de respecter la décision du peuple catalan en permettant au parlement catalan d’élire un président. Jusqu’à maintenant, Madrid a tout fait pour l’empêcher.

Sous quelles conditions rentreriez-vous en Espagne?

Mon retour serait une bonne nouvelle pour la démocratie. Ce serait le symptôme d’une normalisation de la vie politique. Les acteurs politiques doivent se parler – nous l’avons toujours voulu. C’est insolite: l’Espagne a négocié avec le groupe terroriste ETA, qui a assassiné des centaines de personnes et en a blessé des milliers. Mais elle est incapable de dialoguer avec nous, qui n’avons tué personne et sommes passés par les urnes. C’est inacceptable.

Qu’attendez-vous concrètement, une main tendue de Madrid?

Je répondrai favorablement à toutes les propositions de dialogue ou visant à créer un espace de discussion. Ce conflit ne peut que se résoudre de cette manière, et pas avec des peines de 25 ou 30 ans de prison. Ni avec des exils ou des humiliations.

Encore une chose: dimanche soir, pendant votre conférence au FIFDH se déroulera un certain Real Madrid-Girona FC…

Je vous rappelle juste ceci: la dernière fois que ces deux équipes se sont rencontrées, c’est Gérone qui l’a remporté. Je m’en souviens très bien, ça a été une émotion inégalée (rire)!

Publicité