Le plus célèbre magistrat espagnol a été mis hors course à jamais. Le héraut de la «justice sans frontières», celui qui avait lancé un mandat d’arrêt contre le dictateur chilien Pinochet (interpellé à Londres en 1998) et contre Ben Laden, a finalement été «abattu» dans son propre pays. Jeudi, à l’unanimité, les juges du Tribunal suprême de Madrid ont condamné Baltasar Garzon à 11 ans «d’interdiction d’exercice de la justice» pour une affaire d’écoutes illégales dans le cadre d’un scandale de corruption.

Ce qui, étant donné son âge, 55 ans, équivaut à la fin de la carrière de celui qui, pendant vingt-deux ans, à la tête du tribunal n° 5 de l’Audience nationale, aura instruit les affaires les plus délicates jamais traitées par un juge d’instruction en Espagne: ETA, terrorisme islamique, crime organisé, narcotrafic en Galice, anciennes dictatures latino-américaines, et corruption au plus haut niveau dans son pays. «Pendant tout ce temps, Garzon s’est fait tant d’ennemis qu’il devait bien un jour finir par être à son tour jugé et puni, souligne l’Opinion de Malaga. C’est l’histoire de l’effet boomerang, du grand inquisiteur finissant sur le bûcher.» Hier, l’intéressé a quitté le tribunal penaud, sans faire de déclaration.

Suspendu de ses fonctions depuis mai 2010, mis en examen dans trois affaires concomitantes (notamment pour son enquête avortée sur les crimes du franquisme), Baltasar Garzon s’attendait à cette fatidique sentence. Le Tribunal suprême l’a condamné, avec une sévérité inhabituelle, pour «prévarication retentissante» et pour «pratiques dignes de régimes totalitaires»: le juge d’instruction était inculpé pour avoir mis sur écoute des suspects alors qu’ils conversaient avec leurs avocats dans des parloirs de prison, une initiative interdite par le Code pénal espagnol; ces suspects sont des hommes d’affaires qui auraient versé des pots-de-vin à des personnalités politiques du Parti populaire (PP, droite) dans le cadre d’un macro-scandale dénommé «Gürtel».

Baltasar Garzon, de son côté, arguait que c’était là «la seule façon de prouver la connivence entre les accusés et leurs avocats» qui, selon lui, s’apprêtaient à blanchir 20 millions d’euros vers des paradis fiscaux. Les juges ne l’ont pas entendu ainsi: Baltasar Garzon se serait rendu coupable d’une «très grave faute professionnelle».

Alors que se déroulait hier à Madrid une manifestation de soutien au magistrat déchu («C’est le monde à l’envers: on juge un justicier, et on laisse en liberté les criminels», disait une banderole), personne ne doutait que, au-delà de ses possibles torts, Baltasar Garzon était victime d’une «chasse à l’homme» orchestrée depuis 2007. «On lui a taillé des accusations sur mesure, des prévarications à chaque fois, et on a monté trois procès en même temps, pour le faire tomber à coup sûr. Ce n’est pas une coïncidence», dit le chroniqueur judiciaire José Yoldi.

Deux autres affaires

Car, en marge de ce procès, Baltasar Garzon est dans l’attente du verdict (la date n’a pas été fixée) pour son enquête sur les «disparus» du franquisme, stoppée net en 2009 par le Tribunal suprême: il est accusé d’avoir enfreint les lois d’amnistie de 1977 servant de chape de plomb sur les crimes de la dictature. Le juge, lui, ne «regrette rien» et invoque «le caractère imprescriptible des crimes contre l’humanité» commis par Franco; il risque jusqu’à 20 ans d’interdiction d’exercer. Une troisième affaire concerne des «rétributions suspectes» versées au juge par la banque Santander, en échange de cours donnés par lui dans une université new-yorkaise en 2005.