Liu Gang est l'un des avocats d'affaires les plus respectés de Chine. Comme beaucoup de nouveaux riches, il se passionne pour la culture et l'histoire anciennes de son pays. Un hobby qui l'amène chez les antiquaires à la recherche d'un monde enfui. Rien de très dangereux jusque-là. Mais lundi, à Pékin, en présentant l'une de ses trouvailles, l'homme de loi savait qu'il allait «déclencher une guerre»: «Moi et ma carte d'un côté face à 10000 professeurs, spécialistes et politiciens bien armés.»

L'objet du litige ne pèse pas lourd mais, s'il devait être authentifié, il changerait bon nombre d'idées reçues sur l'histoire des grandes découvertes. Il s'agit d'une carte chinoise censée remonter à 1418 montrant une Terre ronde et qui dessine les principaux contours des continents avec une étonnante précision. «Cette carte prouve que Zheng He, le commandant de la flotte des Ming, a découvert l'Amérique, le pôle Nord, le pôle Sud et fait le tour du monde avant 1418», a déclaré l'avocat devant une foule de correspondants pressés d'en découdre. Car la thèse défendue par Liu Gang, si elle n'est plus tout à fait nouvelle, sent le soufre dans un pays pressé de restaurer sa grandeur passée pour mieux affirmer sa puissance à venir.

Après la capitale chinoise, la carte sera rendue publique ce mardi au Musée national de la marine de Greenwich par Gavin Menzies, l'auteur très controversé de 1421: The Year China Discovered the World devenu un best-seller mondial dès sa parution en 2003 (lire ci-dessous). Une semaine plus tôt, l'histoire de la carte avait été révélée par The Economist dans un article indiquant qu'il fallait prendre l'affaire tout à fait au sérieux. Une opération médiatique et un marketing historique qui laissent toutefois sceptique une grande partie de la communauté scientifique.

C'est en 2001 que Liu Gang a déniché son trésor, qu'il négociera pour 500 dollars, chez un antiquaire de Shanghai. La carte n'est pas un original, mais une copie datée de 1763 reproduisant, selon une dédicace de son auteur, un certain Mo Yitong, «une esquisse du monde faite durant la seizième année du règne Yongle des Ming (1418) montrant les Barbares payant tribut». Persuadé de détenir un document unique, l'avocat va alors consulter des antiquaires, qui confirment son ancienneté, puis des historiens chinois, qui s'en désintéressent.

L'an dernier, l'ouvrage de Gavin Menzies est finalement traduit en chinois, et Liu Gang pense y trouver la confirmation de ses propres recherches. Les deux hommes se rencontrent en novembre et deviennent aussitôt alliés pour défendre cette thèse simple: Zheng He a découvert l'Amérique plus de 70 ans avant Christophe Colomb, et la plupart des grandes découvertes européennes s'inspirèrent en fait de cartes dressées par les Chinois près d'un siècle auparavant.

Devenu l'homme d'une seule cause, Liu Gang - qui a fait procéder à une datation scientifique de sa carte par une université de Nouvelle-Zélande dont le résultat devrait être connu en février - a obtenu le soutien de cinq chercheurs internationaux, qui estiment crédible l'existence d'une telle carte en Chine en 1418. Ils sont toutefois minoritaires. D'aucuns relèvent des incohérences topographiques, cartographiques, de langue. L'avocat - qui joue sa crédibilité - balaie ces critiques en dénonçant les œillères des historiens.

A ceux qui l'accusent de vouloir faire monter les enchères, Liu Gang rétorque que l'objet est placé dans un coffre-fort et qu'il n'est pas à vendre. Il refuse de croire qu'il puisse s'agir d'un faux pour la simple et bonne raison que son auteur, un sujet de l'empereur, n'aurait pas pris le risque de se faire trancher la tête, au même titre que tous les membres de sa famille jusqu'au neuvième degré, en cas de découverte de la supercherie.

L'intérêt du régime chinois

L'irruption de «la carte de 1418» n'est pas sans évoquer l'affaire des faux cahiers de Hitler. Impossible pour l'heure de déterminer s'il s'agit d'une simple mascarade de mandarin ou non. Toujours est-il que le pouvoir chinois ne doit pas voir d'un mauvais œil cette «découverte». Même s'il s'est abstenu jusqu'ici de reprendre à son compte la thèse de Gavin Menzies, Pékin s'est récemment emparé de Zheng He pour accréditer l'idée selon laquelle la civilisation chinoise - contrairement à l'occidentale - peut prospérer et partir à la conquête commerciale du monde sans pour autant que cela se traduise par une expansion militaire et l'occupation de nouveaux territoires. Le pacifisme supposé des aventures maritimes de la flotte Ming ferait ainsi écho au grand retour de la Chine sur la scène mondiale après six siècles d'éclipse. Une autre thèse qui est loin de faire l'unanimité.