Ce sont des images que le gouvernement français ne pourra sans doute pas assumer trop longtemps: celles de ces enfants kurdes, parqués, avec leurs familles derrière les grillages du camp militaire de Fréjus où ils ont été regroupés depuis leur débarquement sur la côte varoise samedi dernier (Le Temps du 19 février). Ils s'ennuient un peu, alors, pour passer le temps, ils font des signes de la main aux automobilistes qui circulent sur la Nationale 7. Derrière eux, leurs mères ont transformé les arbres en gigantesques séchoirs à linge. Les vêtements souillés par la semaine de voyage au fond d'une cale, sans toilettes, où les excréments s'étaient accumulés sur le sol, ont enfin pu être lavés.

Consignes formelles

Les pères et les grands frères essayent aussi de tuer le temps. Deux hommes âgés, la tête coiffée d'un keffieh, méditent, assis en tailleur, les yeux dans le vague. Les autres demandent des cigarettes ou du tabac aux journalistes. En vain. Un policier de faction empêche la transmission de cigarettes: «Désolé, on a des consignes, rien ne doit passer par les grillages.» Les enfants non plus ne peuvent pas recevoir, par-dessus les grillages surmontés de barbelés, les sacs de plastique garnis de jouets que des petits du coin leur ont apportés.

La consigne est formelle: la veille, les policiers avaient été débordés par les familles locales venues, à la vue des images retransmises par les télés, apporter de la nourriture, des vêtements, des jouets. Il s'était ensuivi quelques bousculades après chaque envol de paquets par-dessus les grillages. Depuis lundi matin, toute la solidarité est donc canalisée sur un local de la Croix-Rouge. En soirée, ses représentants affirmaient avoir déjà recueilli plusieurs tonnes de dons. Le monopole de la solidarité confié à la seule Croix-Rouge provoque d'ailleurs quelques grincements de dents chez les autres associations humanitaires interdites d'accès au camp militaire, comme leurs avocats d'ailleurs. Une grogne qui s'est exprimée lorsque le délégué du Haut-Commissariat de l'ONU pour les réfugiés (HCR) s'est fait très vague devant la presse à l'issue de sa visite à l'intérieur du camp: «Je suis là depuis 10 heures du matin, ce que je veux, c'est aller manger», a-t-il lancé aux micros qui se tendaient vers lui. Il a cependant précisé qu'à son avis les conditions d'accueil faites aux réfugiés kurdes étaient «satisfaisantes». Le matin même, un groupe de ces réfugiés avait organisé un sit-in pour se plaindre du froid à l'intérieur de leurs dortoirs et pour faire accélérer la procédure de leur demande d'asile.

Le sort réservé à ces réfugiés est bien sûr à l'origine d'une polémique qui ne pouvait manquer de poindre à trois semaines des élections municipales. Sans surprise, les dirigeants d'extrême droite Jean Marie Le Pen et Bruno Mégret ont dénoncé «l'invasion» des réfugiés et demandé qu'on les renvoie au plus vite dans leur pays d'origine, c'est-à-dire l'Irak. Plus étonnant: des leaders de la droite, Patrick Devedjian et Philippe Séguin en tête, ont demandé au gouvernement de faire preuve d'humanité en acceptant ces réfugiés sur le territoire.

Les responsables gouvernementaux, traditionnellement attaqués par l'opposition pour leur «mansuétude» sur la question de l'immigration, sentent venir le piège et ne veulent pas paraître conduire une politique laxiste qui pourrait leur être reprochée. Le premier ministre Lionel Jospin a affirmé que le gouvernement ne pouvait pas envisager une régularisation massive des réfugiés qui donnerait «une prime aux entreprises criminelles de transport d'hommes et de femmes». Les demandes d'asile seront donc traitées «au cas par cas». Mais le premier ministre a laissé entrevoir la possibilité d'une politique d'accueil généreuse en précisant que la priorité dans la réflexion et la décision serait donnée à «l'humanitaire».

Mercredi, les réfugiés vont devoir franchir un nouveau cap dans le dénouement de leur situation administrative. Par cars, ils seront conduits au Tribunal de Draguignan devant un juge qui devra décider de leur maintien ou non dans cette «zone d'attente» – en France mais pas, administrativement, sur le territoire français.