revue de presse

«Casse-toi, pauv’con!», ce n’est pas injurieux, c’est de la satire

Au nom de la liberté d’expression, la Cour européenne des droits de l’homme vient de donner raison à Hervé Eon dans l’affaire de la pancarte assimilée à une offense envers le chef de l’Etat français. C’est un coup de boutoir sur cette forme de survivance juridique du crime de lèse-majesté

Rappel des faits, tout d’abord. «Casse-toi, pauv’con!» est une phrase sortie de la bouche de Nicolas Sarkozy, alors président de la République française, en réponse à une personne qui refusait de lui serrer la main et lui avait déclaré sur le moment: «Ah non, touche-moi pas! Tu me salis!» Prononcée lors de sa visite officielle au Salon de l’agriculture le 23 février 2008, cette réplique est rapidement devenue célèbre dans le monde entier, grâce à son enregistrement vidéo et à sa diffusion par Internet via YouTube, notamment.

Depuis, elle a fait l’objet d’un livre, possède son propre blog – même plusieurs – et a été traduite dans bon nombre de langues, utilisée à tort et à travers, instrumentalisée, tournée en dérision dans un morceau de rap… Jusqu’à ce que lors d’une visite de Nicolas Sarkozy à Laval, Hervé Eon, un citoyen qui disait s’opposer à la politique du président, brandisse une pancarte avec le même slogan, estampillée du Parti de gauche coprésidé par l’ex-candidat à l’Elysée Jean-Luc Mélenchon. Interpellé par la police, il est alors poursuivi devant le tribunal correctionnel de Laval, qui le condamne pour offense au chef de l’Etat. Après appel devant la cour d’Angers, le chef d’inculpation se trouve confirmé, avec une peine symbolique de 30 euros avec sursis.

Une critique «politique»

Ainsi, juge La Libre Belgique, «la France a une façon relativement sélective de reconnaître la liberté d’expression. Elle laisse beaucoup de latitude à ses humoristes et ses écrivains mais supporte mal que l’homme de la rue brocarde ses institutions et leurs représentants. Ceux qui s’y frottent paient parfois cher leur sens de l’humour ou de la parodie.»

L’affaire aurait pu s’arrêter là. Mais son pourvoi en cassation est rejeté, avant que finalement, ce jeudi 14 mars 2013, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) condamne la France, estimant que le recours à une sanction pénale était disproportionné pour une critique de nature politique. Boum. De facto, explique la professeure de droit public de l’Université de Nanterre Myriam Benlolo-Carabot au Nouvel Observateur, «là où la justice française avait assimilé la pancarte de M. Eon à des injures envers le chef de l’Etat, la CEDH a jugé que ce message, certes insultant, avait une dimension satirique […]. Pour cette double raison, les restrictions à la liberté d’expression doivent être strictement proportionnées et nécessaires au but légitime poursuivi par l’Etat.»

Depuis Pompidou…

«Dans leur arrêt, écrit pour sa part Le Figaro, les juges de Strasbourg estiment que la phrase en cause est «littéralement offensante […]», mais qu’elle ne constitue pas pour autant «une attaque personnelle gratuite». Il s’agirait plutôt d’une critique «de nature politique», à laquelle un chef de l’Etat s’expose «inévitablement et consciemment».» En précisant tout aussitôt que la cour se prononce sur ce cas précis, mais «pas sur la légitimité» de l’existence de ce délit d’«offense au président de la République», «considéré par ses détracteurs comme une survivance du crime de lèse-majesté, et auquel aucun président n’avait eu recours depuis Georges Pompidou».

Quoi qu’il en soit, «s’il voulait faire parler de lui avec son «Casse-toi pauv’con», Nicolas Sarkozy a réussi», commente La Nouvelle République. Car «inscrit dans la loi de 1881 sur la liberté de la presse», explique Le Télégramme de Morlaix, ce délit «est passible de 45 000 euros d’amende. La CEDH relève à son propos qu’après avoir été fréquemment utilisé sous le général de Gaulle, il était «quasiment tombé en désuétude» sous les présidences suivantes.»

Au-delà de l’anecdote

Ses détracteurs ont d’ailleurs «tenté à plusieurs reprises de l’abroger, au Sénat et à l’Assemblée nationale», ajoute Le Huffington Post. Il faut dire qu’«au-delà de l’anecdote, les juges de Strasbourg pourraient […] pousser l’Etat français à abolir ce délit […]. Ils avaient déjà incité la France à abroger en 2004 un délit similaire, celui «d’offense à chef de l’Etat étranger». Dans un arrêt de 2002 concernant le quotidien Le Monde, ils avaient en effet estimé qu’il revenait «à conférer aux chefs d’Etats étrangers un privilège exorbitant», car leur seul statut leur permettait de se soustraire à la critique.»

Le combat n’est donc pas terminé aux yeux d’Hervé Eon, selon l’AFP reprise sur le site du Point. La fameuse invective, dit-il, n’est pas celle d’un «voyou», mais celle d’«un militant politique», soulignant qu’il n’avait «fait que renvoyer à M. Sarkozy le boomerang qu’il avait lui-même envoyé». Et de conclure: «Maintenant, le combat politique continue pour qu’on obtienne l’abrogation du délit d’offense au chef de l’Etat, qui est complètement désuet.» «Qu’Hervé Eon ait été poursuivi est un scandale en soi», renchérit dans Metro Martine Billard, coprésidente du Parti de gauche: «Maintenant, il est temps de franchir le pas suivant: la suppression de ce délit moyenâgeux», dit-elle.

Chaud débat

Mais dans les commentaires à cette dépêche, le débat est chaud. A l’instar de l’internaute «pili12», qui écrit: «Que l’on essaie d’injurier de la sorte Elisabeth II devant Buckingham et vous verrez à juste titre débouler la police. Il n’y a que dans ce pays où l’on accepte une justice et des décisions communautaires qui vont à l’encontre du bon sens. Dès que l’on permet l’injure en public du chef de l’Etat, on bafoue l’unité d’un pays et l’idée de démocratie. Les juges eurocrates savent heureusement décider pour nous ce qui est bon pour la défense de nos droits et ce qui ne l’est pas.»

«Dire «Casse-toi pauv’con» à un président, c’est [donc] de la liberté d’expression, en conclut L’Express. Ce qui, avant même l’arrêt de la CEDH, avait déclenché un classique processus de récupération politique, à l’image du blog du militant UMP Anthony Bressy, qui s’est promené sur les lieux du premier délit, le 23 février dernier, au 50e Salon de l’agriculture. Il raconte qu’un enfant a alors interpellé François Hollande en lui disant: «Je n’ai jamais vu Nicolas Sarkozy!»

«Sarkozy, tu ne le verras plus!»

«Le président, qui n’est jamais le dernier lorsqu’il faut faire une blague, lui répond immédiatement: «Sarkozy, tu ne le verras plus!», suscitant les rires de sa garde rapprochée. Par-dessus l’étiquette du président «normal» que Hollande tente de préserver depuis sa campagne présidentielle, c’est maintenant celle du président méprisant qui vient s’apposer.» Comme lors de son investiture, au fond, lorsqu’il avait rendu hommage à tous les anciens chefs d’Etat de la Ve République. A l’exception d’un seul.

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