L'enfant en a encore les larmes aux yeux. Pour la fête hindoue de Ramanavami, il voulait verser de l'eau sacrée sur la statue du dieu Hanuman. Mais, au temple du village, il a été violemment pris à partie par des hommes de haute caste: «Va-t'en! Comment oses-tu souiller ce lieu sacré par ta seule présence.» Traumatisé, Vijay, 11 ans, est resté prostré chez lui trois jours durant, refusant de se nourrir. Bienvenue dans la réalité des relations inter-castes de l'Inde d'aujourd'hui. Situé à 80 km au nord de New Delhi, le village d'Akbarpur – comme des milliers d'autres dans le sous-continent – reste hermétiquement divisé en deux quartiers: celui des familles de castes supérieures aux maisons en brique et celui des intouchables – les dalits, les opprimés, comme on les appelle désormais en Inde – aux habitations en boue séchée.

«Administration complice»

La litanie des vexations que subissent les basses castes est sans fin: les ordures jetées dans leur quartier; l'instituteur qui décourage les élèves intouchables de venir en classe, les ridiculisant devant leurs camarades et les obligeant à balayer l'école; les femmes de ménage qui n'ont pas le droit de boire de l'eau chez leur patron; l'épicier qui interdit aux basses castes d'entrer dans sa boutique et les sert à travers une fenêtre… C'est aussi la haine d'un père qui, demandant une avance sur salaire, s'entend répondre par le propriétaire terrien: «Envoie-moi ta fille ce soir. On trouvera une solution.»

A en croire Lalit Mansingh, le porte-parole des dalits du village: «L'administration est complice. Les riches cultivateurs vivent subitement en dessous du seuil de pauvreté quand il s'agit de distribuer des aides au développement alors que nous ne recevons rien. La police est aussi violente à notre égard.» La presse indienne fait régulièrement ses titres sur des affaires de viols de femmes dalits dans des commissariats, de massacres d'hommes de basse caste classés sans suite… «Pourquoi agirais-je ainsi, réplique un policier d'Akbarpur, large moustache et sourire mielleux. Moi-même, je suis issu d'une basse caste. La vie des intouchables est si dure qu'ils en veulent à tous ceux plus riches qu'eux.» «Dès qu'une personne de basse caste a du pouvoir, elle oublie d'où elle vient, regrette P. L. Mimroth, un avocat intouchable, à New Delhi. Mais il est vrai que le problème est surtout économique. Un intouchable riche ne souffre d'aucune discrimination. Mais 90% des 300 millions de dalits en Inde vivent en dessous du seuil de pauvreté.»

Reste que les abus liés au système des castes sont jugés suffisamment graves pour être inscrits aux discussions de la Conférence de l'ONU sur le racisme qui s'ouvre ce vendredi à Durban. A la fureur des autorités indiennes pour qui les castes appartiennent à la culture du pays et ne sont en rien assimilables au racisme. Les plus radicaux du BJP – le parti nationaliste hindou au pouvoir – y voient une conspiration de l'Occident chrétien contre l'hindouisme. «Nous sommes Indiens d'abord, hindous ensuite. Les livres sacrés donnent à chacun un rôle dans la société selon sa naissance. Cela ne doit pas être remis en cause et encore moins devant des étrangers», tempête Vishnu Hari Dalmia, le président du Conseil mondial hindou, l'une des organisations les plus extrémistes.

Réponse de Ravi Nair, le secrétaire général du Centre pour les droits de l'homme en Asie du Sud: «Les castes conduisent à des discriminations sur la seule base de l'appartenance à une communauté. Cela peut donc être comparé au racisme.» Et d'ajouter: «La référence à une culture commune n'a pas de sens. La culture évolue; ce qui était acceptable il y a cinquante ans ne l'est plus aujourd'hui. Cela arrange les castes supérieures qui profitent du système d'invoquer la culture. Certes, les inégalités entre castes sont inscrites dans les livres sacrés de l'hindouisme. Mais il existe des Hindous réformateurs et, en Inde, aucune religion n'échappe à l'emprise des castes.» Les associations humanitaires indiennes enverront 180 délégués à Durban. Que caste et racisme soient au menu des débats constitue déjà pour elles une victoire. Mais elles sont sans illusion. L'Inde est un pays puissant, un marché prometteur, et pourra bloquer toute conclusion préjudiciable à son égard. Durban est l'occasion pour les ONG indiennes de faire connaître leurs revendications, mais le vrai combat doit se mener en Inde. «Un combat économique d'abord. Lorsque les dalits iront tous à l'école, qu'ils occuperont des emplois respectés et rémunérateurs, alors ils seront acceptés. Il ne s'agit pas d'abolir les castes, mais les discriminations liées au système», soutient l'avocat P. L. Mimroth. «La bataille est aussi légale. Les lois existent qui condamnent les violences contre les basses castes. Mais elles ne sont jamais appliquées. Il faut porter le combat devant les tribunaux comme les Noirs américains l'avaient fait à une époque. Les manifestations de rue ne suffisent pas», ajoute Ravi Nair.

Selon le sociologue Dipankar Gupta, «la situation des basses castes s'améliore. Les intouchables ont appris à défendre leurs droits et ils disposent de partis politiques puissants.» Mais le chemin reste long pour remettre en cause des habitudes ancrées depuis des générations dans les mentalités.