Espagne

En Catalogne, le camp indépendantiste se fissure

Les opposants à l’indépendance de la région ont été 350 000 à défiler dans les rues de Barcelone dimanche, alors que les sécessionnistes commencent à montrer des signes de faiblesse

La partie de poker qui se joue entre le pouvoir central à Madrid et les autorités séparatistes à Barcelone semble s’équilibrer. Jusqu’alors, après les charges policières contre les votants au cours du référendum interdit du 1er octobre – qui avaient considérablement écorné l’image de l’Espagne –, la bataille symbolique et médiatique était à l’avantage des sécessionnistes. C’est désormais beaucoup moins évident: le camp indépendantiste, longtemps uni et très déterminé, commence à montrer des signes de faiblesse et d’atermoiements. Parallèlement, le camp «espagnoliste», lui, retrouve un peu de sa superbe.

Ce week-end, les partisans de l’unité du pays et du refus intransigeant face à la «dérive séparatiste» ont réalisé une démonstration de force. Le samedi, avec une concentration massive autour de la place Christophe-Colomb, dans le centre de Madrid; et surtout le dimanche, dans le cœur de Barcelone, où des centaines de milliers de personnes, brandissant des drapeaux nationaux sang et or, ont exigé «le retour au sens commun» et «la fermeté la plus totale» pour éviter «les agissements anticonstitutionnels» de l’exécutif de la Catalogne.

«Nous sommes aussi pleinement la société catalane», a martelé José Domingo, le vice-président de la Societat Civil Catalana, un mouvement citoyen catalan qui entend rester dans le giron espagnol et qui considère que déclarer l’indépendance est une «pure folie putschiste».

Report de la déclaration d’indépendance?

Lors du référendum du 1er octobre, malgré l’action agressive – parfois très violente – des gardes civils et de policiers nationaux, on avait pu assister à une édifiante mobilisation des séparatistes, aussi bien avec l’exécutif emmené par Carles Puigdemont qu’au travers des puissantes organisations comme Omnium ou l’Assemblée nationale de Catalogne, l’Anc. A les entendre, en dépit de «la répression policière espagnole», il ne faisait aucun doute que la déclaration unilatérale d’indépendance, la DUI, aurait lieu aujourd’hui.

Or, soumis à des pressions diverses, Carles Puigdemont et les siens ont préféré la différer à demain soir. Mieux: il est désormais fort possible que le chef de l’exécutif catalan ne prenne pas cette décision radicale – qui pousserait certainement le pouvoir central à recourir à une réponse plus musclée encore –, mais qu’il se décide finalement pour un report de cette échéance, ou bien l’annonce de législatives régionales anticipées, dans l’espoir de dégager une majorité bien supérieure. Aujourd’hui, les trois mouvements sécessionnistes disposent d’une courte majorité absolue en sièges et sont minoritaires en suffrages.

Pas le soutien des nations de l’Union européenne

Pourquoi ce relatif affaiblissement des troupes sécessionnistes? Plusieurs facteurs l’expliquent. Primo, la «guerre des perceptions» – une expression très à la mode en Espagne ces jours-ci – n’est plus aussi nette: si l’image de l’Espagne a été fortement écornée, il apparaît de plus en plus clairement que les sécessionnistes ont agi de façon illégale sans respecter les règles du jeu démocratique. Aucune nation de l’Union européenne ne les appuie et la possibilité que la «République de Catalogne» puisse intégrer le club européen en cas d’indépendance apparaît très compromise.

D’autre part, le départ de plusieurs mastodontes économiques vers d’autres régions espagnoles a fait courir un vent de panique dans les milieux d’affaires et auprès de certains hauts fonctionnaires de l’administration catalane: Sabadell et CaixaBank, qui appartiennent au «top 5» des banques espagnoles, ont déplacé leur siège social dans la région valencienne et aux Baléares; en cas d’indépendance, craignent leurs dirigeants, ces entités ne bénéficieront plus des crédits de la BCE. De nombreuses entreprises leur ont emboîté le pas, ou parlent de le faire.

Peur de la réaction de Madrid

Ensuite, la perspective d’une sécession immédiate provoque des remous dans le camp, hétérogène, des indépendantistes. Si les anticapitalistes de la CUP et le noyau dur d’Esquerra Republicana (gauche républicaine) n’ont pas peur de «rompre de façon définitive avec un Etat oppresseur» (dixit Oriol Junqueras, le ministre de l’Economie régional), de nombreux dirigeants de PPdCat, une formation de centre droit, tergiversent.

Outre la saignée économique que causerait l’exil des entreprises dans une future Catalogne indépendante, ces derniers craignent d’être mis au ban des nations. Ils savent aussi que la séparation réelle ne s’obtient pas d’un claquement de doigts: «Il n’y a aucun pays qui puisse fonctionner de manière indépendante du jour au lendemain», a déclaré Artur Mas, le leader catalan qui, en 2012, avait lancé le processus sécessionniste et qui avait été puni par la justice pour avoir autorisé une consultation illégale dans toute la Catalogne en novembre 2014.

Enfin, en cas de déclaration unilatérale d’indépendance, la peur est grande d’une réaction autoritariste du pouvoir central: le cas échéant, les autorités catalanes, qui ont déjà perdu toute souveraineté financière au profit de Madrid sur décision judiciaire, pourraient se voir déposséder de toute prérogative. Affaibli, divisé, le camp indépendantiste compte toutefois sur un atout de taille: les profondes divisions au sein de la société espagnole, et de sa classe politique, entre ceux qui exigent de recourir à la manière forte et ceux qui appellent au dialogue.

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