«Rajoy et Puigdemont ont encore la possibilité d’éviter une catastrophe, mais ils seront incapables de céder en quoi que ce soit.» C’est avec ce pessimisme que Lluis Foix analysait hier, dans les colonnes du journal catalan La Vanguardia, l’actuelle situation d’extrême tension entre le chef du gouvernement, à Madrid, et le leader séparatiste, au pouvoir à Barcelone. D’ailleurs, personne ne se fait d’illusion sur l’attitude que va adopter ce matin Carles Puigdemont, sommé par Madrid de préciser – avant 10h – si, oui ou non, il a déclaré l’indépendance de la Catalogne de façon unilatérale.

Le week-end dernier, le chef de l’exécutif sécessionniste, qui avait organisé le référendum interdit du 1er octobre et qui est devenu la «bête noire» du pouvoir central, s’était livré à des arguties confuses (sur le mode: «J’assume mon devoir de conduire mon peuple vers l’indépendance, je la déclare, puis j’en suspends aussitôt les effets»), ce qui a conduit l’administration Rajoy à exiger de lui qu’il clarifie ses positions.

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«Une escalade entre les deux camps semble inévitable»

Demain, sauf énorme surprise, Carles Puigdemont répondra à l’injonction de Madrid par la confirmation qu’il a bel et bien déclaré l’indépendance, ou par une formule évasive, ou bien par un silence. Aux yeux de Mariano Rajoy, cela revient au même: dans les trois cas, il recourra à l’article 155 de la Constitution de 1978, une mesure d’exception qui prévoit la mise sous tutelle complète d’une région insoumise.

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Chronique d’un choc frontal annoncé? Il faut le craindre, comme le signifiait hier l’ensemble des médias espagnols. «Une escalade entre les deux camps semble inévitable, confie Jesus Maraña, du journal en ligne InfoLibre. Dès lors que Mariano Rajoy annonce la mise en place de l’article 155, les sécessionnistes n’ont d’autre choix, à travers le parlement régional, que de déclarer solennellement l’indépendance et de mobiliser les gens dans la rue. Cette surenchère suppose des conséquences imprévisibles et dangereuses.»

Un no man’s land juridique

Que signifierait concrètement l’application de cet article, un véritable no man’s land juridique, dans la mesure où il n’a jamais été mis en œuvre? Dans un premier temps, le gouvernement Rajoy devra obtenir l’adoption du texte par le Sénat – une formalité, puisque le Parti populaire y dispose d’une majorité absolue. Cette phase devrait durer une dizaine de jours. Dans un deuxième temps pourra commencer la «mainmise» de Madrid sur la région catalane. Selon la stratégie concoctée par le gouvernement Rajoy, Carles Puigdemont pourra rester en place, mais il ne sera plus qu’un président fantoche: toutes les consejerias (les ministères régionaux) seront placées sous l’autorité du gouvernement central. Parallèlement, le parlement autonome de Barcelone sera dissous.

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L’objectif de Madrid consiste à «restaurer la légalité», le gouvernement Rajoy estimant qu’avec le référendum interdit du 1er octobre, les séparatistes ont «gravement violé» la Constitution. En Catalogne, face à cette perspective, toutes les sonnettes d’alarme sont activées. Déjà, l’incarcération des leaders des organisations civiles Omnium et Assemblée nationale de Catalogne (ANC), lundi soir, a généré un immense sentiment de colère et la sensation que «des prisonniers politiques» ont été mis sous les verrous.

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Risque de grands troubles sociaux

«Le gouvernement espagnol aurait-il perdu la raison?» s’interroge la très influente journaliste Pilar Rahola, ouvertement séparatiste. «Croit-il vraiment qu’il va résoudre le conflit catalan à coups de matraque, d’emprisonnements et d’article 155?» Alors que l’affrontement se dessine, seule la tenue d’élections législatives régionales anticipées apparaît comme une porte de sortie à l’escalade de la violence. Si Puigdemont prenait cette décision ce matin, il pourrait désamorcer temporairement le conflit mais, de bonne source, il devrait assortir cette annonce d’une «déclaration unilatérale d’indépendance», inacceptable pour Madrid.

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Quant à Rajoy, il a aussi l’intention de convoquer un scrutin, mais après l’application de l’article 155, laquelle risque de provoquer de grands troubles sociaux. Pendant ce temps, sur place, l’activité touristique a chuté de 15%, quelque 700 entreprises ont quitté la Catalogne et, de source officielle, les pertes globales de cette crise sans précédent pourraient atteindre pour l’Espagne 13 milliards d’euros.