Un symbole peut parfois provoquer des ravages. Même de simples rubans jaunes. On en trouve dans toute la Catalogne. Sur les revers de veste, des sièges du parlement régional, des plages, des places publiques, des balcons, sur le fronton du palais de la Géneralitat, à Barcelone, le siège du gouvernement régional… Depuis des mois, ces rubans symbolisent, pour les séparatistes catalans, le soutien à leurs dirigeants incarcérés depuis l’an dernier par la justice espagnole, pour avoir appuyé ou organisé le référendum d’autodétermination interdit du 1er octobre 2017, qui fut réprimé par les forces de sécurité nationales.

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Ces six leaders se trouvent dans deux prisons de Catalogne, en attente de jugement. Ils sont accusés de «rébellion» contre l’Etat espagnol, et risquent jusqu’à 30 ans de réclusion. Pour éviter de subir le même sort, d’autres leaders, tels que l’ancien chef de l’exécutif catalan Carles Puigdemont, se trouvent à l’étranger, surtout en Belgique et en Suisse. «Le ruban jaune met en exergue le fait honteux que des dirigeants soient en prison pour leurs idées, enrage Marcel Mauri, de l’organisation indépendantiste Omnium. La preuve que l’Espagne n’est pas démocratique. Pour nous, ce ne sont pas des politiques prisonniers, mais des prisonniers politiques!»

Emblème identitaire, le ruban jaune exprime aussi une puissante revendication de la part des membres de l’exécutif catalan, ouvertement sécessionniste, et de cette moitié de la population favorable au divorce avec l’Espagne: la libération immédiate de leurs dirigeants, et la possibilité de retour pour Carles Puigdemont et pour les autres «exilés».

Deux incidents par jour

L’omniprésence de ces rubans jaunes, désormais totems de la Catalogne séparatiste, est aussi la cause d’un conflit civil. Car une autre moitié de Catalans, favorables au maintien de leur région dans le giron espagnol, considère que cette occupation de l’espace public est intolérable.

Dans la pratique, cela donne lieu à des altercations plus ou moins violentes entre ceux qui installent ces rubans (les indépendantistes) et ceux qui les enlèvent (les unionistes). D’après le «govern», l’exécutif régional, on assiste depuis mai à une moyenne de deux incidents par jour. Durant l’été, certains ont tourné à l’affrontement. Par exemple, lorsqu’un «unioniste» a écrasé avec sa voiture un «champ» de rubans installés sur la place de Vic, une bourgade très indépendantiste. Ou lorsqu’une femme enlevant des rubans dans le parc de la Ciudadela, à Barcelone, a été violemment agressée par un militant séparatiste.

La crainte du 11 septembre

L’affaire a atteint le degré de gravité suffisant pour que, mercredi, dans le palais de la Generalitat de Barcelone, le ministre espagnol de l’Intérieur et les autorités catalanes se réunissent officiellement sur le thème: «Sécurité et bonne coexistence dans l’espace public». En termes plus prosaïques, il s’agissait de tenter de mettre fin à ce que les médias appellent ici «la guerre des rubans». Ce ne sera pas facile, alors même que la tension s’accroît en Catalogne à la veille du 11 septembre, la fête nationale annuelle durant laquelle les forces sécessionnistes exhibent leur force et leur colère dans les rues barcelonaises.

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Dans la prévision de «débordements et de violences», le ministre de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, a convoqué 600 agents antiémeutes venus du reste de l’Espagne, auxquels s’ajoutent 300 agents déjà sur place. Dans ce cadre, le débat est plus virulent que jamais. «Ces rubans sont une insulte à la démocratie espagnole», fulmine Pablo Casado, le tout jeune chef de file du Parti populaire, première formation parlementaire à la chambre des députés à Madrid. Au contraire, pour le chef de l’exécutif catalan, Quim Torra, «ces rubans constituent notre marque de solidarité envers nos dirigeants qui jamais n’auraient dû mettre un pied en prison. C’est le symbole d’une anomalie démocratique.»

«Habile stratégie séparatiste»

Au sein d’une société catalane – y compris au cœur de familles entières – de plus en plus fracturée, le conflit des rubans jaunes ne faiblit pas. En ville, comme à la campagne, les actions se ressemblent: des séparatistes rendent visibles ces rubans (posés sur des supports en bois, projetés sur des façades publiques, dressés sous forme de croix, etc.). Dans un second temps, des militants unionistes les enlèvent ou les arrachent, le plus souvent de nuit, munis de passe-montagnes et de tenailles.

Dans de rares cas, il s’agit de mouvements d’extrême droite. Mais le plus souvent, des sympathisants de Ciudadanos, une formation espagnoliste, qui a obtenu le plus de votes lors des dernières législatives régionales, quoique minoritaire. Fin août, on a ainsi pu voir son leader, Albert Rivera, retirer publiquement des rubans dans la bourgade d’Alella, 9000 habitants.

«Pour moi, c’est un acte autoritariste, dit l’écrivaine-journaliste Pilar Rahola, partisane de la sécession. On ne peut mettre au même plan protester et empêcher l’autre de protester.» L’éditorialiste Teodro Leon pense tout l’inverse: «Semer dans l’espace public des rubans répond à une habile stratégie séparatiste: discréditer la démocratie espagnole et consolider l’imaginaire collectif d’une Catalogne prétendument subjuguée par une Espagne totalitaire.»