Référendum

La Catalogne plongée dans l’incertitude

Après le fracas du référendum de dimanche, le flou le plus complet domine dans la péninsule ibérique. La marge de manœuvre des autorités indépendantistes semble réduite face au pouvoir de Madrid

Ils manifestent en silence en direction de la place Catalogne. Venus de toutes les universités, ces étudiants – auxquels se sont ajoutés de nombreux passants – lèvent les mains au ciel ou applaudissent avec ironie au passage de l’hélicoptère de la police nationale qui tournoie au-dessus de leur tête, et de Barcelone depuis samedi.

Après le fracas et les nombreuses scènes de violence vécues lors de la journée référendaire, le silence est étourdissant. Sergi Prat porte un drapeau «democràcia» avec un personnage bâillonné, mais il se dit confiant: «La police n’a plus l’excuse des urnes pour intervenir aujourd’hui.» Etudiant de 19 ans, il est venu manifester depuis son village de Rellinars, à 50 kilomètres de Barcelone, avec ses amis. «Nous avons pu voter tranquillement là-bas. Mais nous avons suivi tout ce qu’il s’est passé sur les réseaux.»

Un «oui» marqué par l’abstention

Le scrutin a en effet été marqué par de nombreux heurts avec la police et la confiscation des urnes. Le «oui» à l’indépendance l’a emporté avec avec 90% des voix mais seules 2,26 millions de personnes se sont exprimées (sur un total de 5,34 millions d’électeurs). Soit un taux de participation de près de 42,3%.

La question maintenant c’est de savoir si nous sommes prêts à basculer totalement dans l’illégalité

Un haut fonctionnaire catalan

D’un camp à l’autre, on se jette ce chiffre au visage en s’accusant mutuellement. A Madrid, on se félicite qu’une partie de la population ait boycotté le scrutin, tout en dénonçant de «nombreuses irrégularités» dans son déroulement: absence de recensement des électeurs, extension tardive du droit de vote dans n’importe quel centre et, en conséquence, la possibilité que les électeurs aient voté plusieurs fois. A Barcelone, on rétorque que c’est l’intervention de la police qui a empêché un plébiscite. Quelque 770’000 personnes n’auraient pas pu voter.

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Si les résultats étaient attendus, tous les regards se tournent désormais vers les autorités régionales. Le président catalan Carles Puigdemont avait promis de déclarer l’indépendance dans les 48 heures suivant un éventuel «oui». Dimanche, il a maintenu le suspense en évoquant une «déclaration unilatérale d’indépendance» – ou DUI – dans les «prochains jours». Mais déjà des voix s’élèvent pour le rappeler à ses promesses. «Si vous n’appliquez par le résultat en faisant une DUI, nous le garderons en mémoire», menace sur les réseaux Bernat Dedéu, professeur de philosophie à l’université Ramon Llull.

«Nous défendrons notre parlement»

Ce sera en tout cas au parlement régional catalan d’entériner la voie vers l’indépendance, selon la feuille de route votée les 6 et 7 septembre derniers. Il se réunira justement en plénum le mercredi 4 octobre. Une date qui s’ajuste comme «une bague dans un doigt» pour les indépendantistes, selon la presse espagnole.

Sergi Prat le croît aussi. «La police nationale tentera sûrement d’aller arrêter les politiciens. Ou ce sera l’armée. Mais nous nous rassemblerons devant le parlement pour les bloquer», entonne-t-il. La même tactique utilisée dimanche pour empêcher les forces anti-émeutes et les agents de la Guardia Civil de sceller les locaux de vote.

Ces derniers seront également de la partie. Les quelque 10’000 unités seront maintenues en Catalogne «aussi longtemps que nécessaire», a annoncé lundi le ministre de l’Intérieur espagnol Juan Ignacio Zoido. Dans la foulée, le président catalan a demandé leur retrait, appelant à une médiation internationale. Elle ne viendra pas de la Commission européenne qui a rappelé qu’il s’agissait d’une «problématique interne à l’Espagne».

Basculer totalement dans l’illégalité

Nombreux craignent aujourd’hui une escalade des tensions. Dans le très chic restaurant Farga, où ont leurs habitudes les hauts fonctionnaires de l’adjacente «Diputació de Barcelona», les spéculations vont bon train. «Il y a 64 raisons pour lesquels les Catalans se sentent oppressés par le pouvoir central. Mais ce ne sont pas forcément les mêmes. Et il y autant de raisons pour lesquelles les Espagnols se sentent méprisés par les Catalans», énumère ce fonctionnaire à la table voisine. «La question maintenant c’est de savoir si nous sommes prêts à basculer totalement dans l’illégalité, avant qu’eux (le pouvoir central) ne le fassent.»

De nombreuses interrogations demeurent sur la capacité de la Generalitat – le pouvoir exécutif catalan – à s’emparer des pouvoirs régaliens alors que les lignes de crédit par lesquelles il finançait ses institutions (hôpitaux et écoles) viennent d’être placées sous tutelle. Et cela pourrait aller plus loin en cas de lancement du processus de rupture: le gouvernement central dispose d’une clause (l’article 155 de la Constitution espagnole) qui permet de suspendre le statut d’autonomie d’une région pour «non-respect des obligations de la Constitution et de ses lois correspondantes».

Il n’existe «pas de précédents d’activation de cet article» pendant les 42 ans d’histoire de la démocratie ibérique, confirme l’historien Sébastien Farré, spécialisé dans l’Espagne contemporaine. Mais le ministre espagnol de la justice Rafael Catalá (sans liens avec la région) s’est contenté d’un vague «on verra», avant de souligner qu’une DUI représenterait une «flagrante violation de ces obligations».

Cache-cache avec le président

En Catalogne, on imagine que le prochain coup de force du pouvoir central pourrait prendre la forme d’une arrestation. Celle du président catalan Carles Puigdemont qui, pour pouvoir voter dimanche, avait dû semer l’hélicoptère de la police en changeant de voiture dans un tunnel. Dans son local de vote à Sant Julià de Ramis (3500 habitants), la police s’était employée avec passablement de dureté, selon les images diffusées sur les réseaux sociaux.

La Moncloa, siège de l’exécutif espagnol, a souligné à plusieurs reprises que ni Carles Puigdemont ni son vice-président Oriol Junqueras ne sont désormais considérés comme des interlocuteurs valides pour la gestion du post-1er octobre. «Les personnes qui agissent de manière déloyale et qui se placent en marge de la loi devront en répondre devant les tribunaux», a tranché le porte-parole du Gouvernement Íñigo Méndez de Vigo. La possibilité d’éventuelles négociations reste donc dans l’air.

Les polices ne se parlent plus

Tout comme le sort de la police locale. Les Mossos d’Esquadra se sont largement abstenus dimanche de prêter main-forte à leurs collègues espagnols. Quand ils ne se sont pas directement opposés à eux pour protéger les manifestants, comme l’attestent plusieurs séquences vidéo qui circulent sur les réseaux sociaux. Les Mossos, leur commandant Josep Lluis Trapero en tête, sont restés fermes dans leur volonté de ne pas utiliser la violence policière pour évacuer des écoles.

Ils sont visés par six procédures pénales du Ministère public catalan pour avoir désobéi aux injonctions du Tribunal Constitutionnel, a-t-on appris lundi dans la journée. Une suspension du statut d’autonomie de la Catalogne entraînerait de facto leur mise sous tutelle. Des sources policières, citées par les quotidiens catalans La Vanguardia et national El País, indiquent que le dialogue est totalement rompu entre les différents corps de police.

Dans la cosmopolite Barcelone, la vie à pourtant repris son cours. Et ce, malgré les cortèges de manifestants qui coupent la ville de temps à autre. Les bus touristiques à deux étages ont repris leur service normal, après les graves perturbations de dimanche. «Oui, c’était en lien avec le truc de l’indépendance, confirme l’un des rabatteurs d’origine malienne. Mais maintenant ça va bien. Todo bien.» Jusqu’à quand? Une grève générale a été convoquée pour toute la journée de mardi.

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