Espagne

La Catalogne est plus fragmentée que jamais

Les tensions sont devenues particulièrement vives entre les indépendantistes et les non-nationalistes, partisans du statu quo. La fracture est d’autant plus douloureuse qu’elle traverse des groupes d’amis et même des familles

Aux abords du parc de la Ciutadella, au cœur de Barcelone, la scène serait pittoresque si la violence et la haine n’étaient pas de mise: au milieu d’une foule surexcitée d’indépendantistes arborant des drapeaux catalans sang et or, deux fourgons de la garde civile (un corps militaire espagnol) ont été cabossés, peinturlurés, tagués. Autour, la multitude s’échine à les endommager plus encore. On entend des cris tels que «Armée d’occupation, rentre chez toi!», «Oppresseurs, vous n’avez rien à faire en Catalogne!» ou encore «Héritiers de Franco, honte sur vous!».

Et pourtant, il n’y a personne dans ces deux véhicules. Les gardes civils qui les occupaient ont quitté les lieux depuis longtemps. «Ces fourgons, pour nous, c’est un symbole, dit Dani, 26 ans, étudiant en sciences de l’environnement. Le symbole d’un Etat centralisateur, qui veut étouffer la Catalogne, et nous empêcher de voter. Mais nous irons jusqu’au bout.

Une consultation «illégale»

La perspective du référendum d’autodétermination du 1er octobre avive les passions. Depuis une semaine, des milliers de séparatistes manifestent dans les rues de Barcelone, en colère contre la «répression de Madrid». Sur ordre du Tribunal constitutionnel, des opérations drastiques ont été menées par les forces de l’ordre pour désamorcer la préparation de cette consultation que le gouvernement Rajoy considère comme «illégale» et «anticonstitutionnelle»: mise en garde à vue de hauts fonctionnaires de l’administration catalane, accusés de mettre en place en secret le référendum; convocation des quelque 700 maires indépendantistes disposés à ouvrir leurs locaux le 1er octobre; perquisitions dans des journaux, des imprimeries ou des administrations soupçonnés de produire du «matériel» électoral, urnes, bulletins de vote, listes de collèges électoraux…

D’où les marches massives de Catalans pro-indépendance (environ la moitié des 7,6 millions d’habitants, selon les sondages) décidés à apporter leur soutien à leurs institutions.

D'intenses manifestations

Pour l’immense majorité, ces mobilisations de séparatistes sont pacifiques et calmes. Elles se revendiquent même de la désobéissance civile sur le modèle de Gandhi. Certaines, toutefois, sont véhémentes. Comme ce rassemblement empli de colère autour des deux véhicules de la garde civile, désormais bons pour la fourrière: il y a là essentiellement de jeunes membres d’Arran, la branche juvénile de la CUP, une formation anticapitaliste appartenant à la coalition sécessionniste au pouvoir régional.

Et certainement la plus radicale: aux yeux de la CUP, si le oui l’emporte le 1er octobre, le parlement catalan doit immédiatement faire une déclaration unilatérale d’indépendance. Couverte d’un drapeau sang et or bordé d’une étoile bleue, Anna, étudiante en psychologie, s’étrangle: «Avec l’Espagne, le divorce est consommé. Il n’y a plus rien à négocier. Ils nous maltraitent, nous humilient depuis tant d’années. On n’a plus qu’une seule obsession: une République catalane démocratique.»


Sur l'Espagne et la Catalogne:


Un véritable puzzle

Plus que jamais, la Catalogne est une société fragmentée et polarisée. D’un côté existent ces militants jusqu’au-boutistes, un exécutif rebelle dont les membres font l’objet d’une enquête de la part de la justice espagnole, des centaines de milliers de gens pacifiques et déterminés qui ne pensent qu’à la séparation, ainsi que des organisations civiles très organisées et actives, comme Omnium Cultural ou l’Assemblée nationale de Catalogne, qui organisent la plupart des «marches monstres».

De l’autre côté, il y a ces Catalans de la «majorité silencieuse» – selon l’expression du chroniqueur unioniste Arcadi Espada – qui se sentent très à l’aise au sein de l’Espagne, qui défendent la légalité du pouvoir central et considèrent que ce référendum est une initiative illégale et antidémocratique. Il y a aussi quelque 74 maires (dont les communes représentent 23% de la population) qui refusent de se prêter au scrutin du 1er octobre.

Un espace public monopolisé 

L’organisation phare de ce camp a pour nom Societat civil. Depuis mars, elle affirme avoir sorti dans les rues quelque 15 000 personnes, pour dénoncer ce qu’elle appelle «la dictature indépendantiste». Pour son vice-président Joaquim Coll, un entrepreneur, «le mouvement sécessionniste est sectaire, incapable de dialoguer; tous les jours, dans certains quotidiens, sur les ondes de ses radios ou chaînes de télévision, il faut supporter leurs diatribes de haine, et leur propagande digne d’une néodictature».

Au sein de Societat civil, 400 volontaires ont pour mission de lutter contre l’occupation des rues par les séparatistes, bien plus nombreux, et maîtres de l’espace public. A une centaine de mètres seulement des deux fourgons de la garde civile entourés par les jeunes d’Arran, un groupe d'unionistes manifeste: «Il y en a assez de leurs slogans et de leur folie, dit Anna Lledò, 36 ans, architecte. Ils nous méprisent, nous ignorent. Mais, en démocratie, les autres comptent aussi, non?»

Des brèches à tous les niveaux

Depuis qu’en 2012 l’exécutif régional a pour la première fois promis l’indépendance aux Catalans, les divisions s’accentuent. Plus encore qu’avec le reste de l’Espagne, c’est au cœur même de la Catalogne que les gens se distancient et se regardent en chiens de faïence. Des groupes d’amis se déchirent ou choisissent de ne pas parler d'«Allò», «cette chose-là», une façon de désigner le référendum de la discorde. L’autre jour, le quotidien El Mundo a publié un reportage sur une vingtaine de familles où maris et femmes, pères et fils, oncles et neveux ne s’adressent plus la parole.

Dans le quartier du Clot, près de la Plaça de les Glories, Teresa, une professeur unioniste, explose: «Cette histoire est en train de nous pourrir la vie.» Chaque soir vers 22 heures, dans tout Barcelone, des séparatistes se livrent à des «caceroladas» (du fracas de casseroles) à leurs balcons ou à leurs fenêtres. «Dans mon immeuble, presque tous les voisins le font, et cela me casse les oreilles. J’ai envie de m’éloigner de ce cauchemar. Moi, je ne sais pas si ce référendum aura lieu ou pas. Ce que je sais, c’est que les relations entre les gens ne seront plus jamais les mêmes.»

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