Espagne

En Catalogne, la semaine de tous les dangers

Le gouvernement de Madrid annonce que Carles Puigdemont n'aura «plus aucun pouvoir» dès samedi. Les indépendantistes prévoient une assemblée jeudi. La Catalogne vit une situation d'exception

Le président séparatiste de la Catalogne Carles Puigdemont n'aura plus aucun pouvoir samedi, une fois que le Sénat aura autorisé la suspension d'autonomie de sa région, a prévenu lundi la vice-présidente du gouvernement espagnol. «Le président de la Generalitat n'exercera plus ses fonctions une fois cet accord publié», a déclaré Soraya Saenz de Santamaria à la radio Onda Cero, ajoutant qu'«il n'aura plus de signature, il ne pourra plus prendre de décisions valables, il ne touchera plus son salaire».

Les indépendantistes prévoient la tenue d'une séance du Parlement régional dès jeudi. Cette séance, qui pourrait déboucher une déclaration d'indépendance, pourrait se prolonger jusqu'à vendredi.

Vertige de l’Histoire: quarante ans après la légalisation de la «Generalitat» (l’exécutif de Catalogne), que le franquisme avait réduite à néant, voici que cette même institution est sur le point d’être mise sous tutelle par Madrid. Sauf une surprise majeure, la Catalogne sera dès samedi prochain pilotée par l’administration du conservateur Mariano Rajoy. Une véritable humiliation pour l’immense majorité des 7,5 millions de Catalans, séparatistes ou non, lesquels ont toujours associé la «Generalitat» au symbole par excellence d’une certaine souveraineté.

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«Notre exécutif tel que nous l’avons connu ces quarante dernières années est en danger de mort», éditorialisait dimanche La Vanguardia, le quotidien de référence de cette prospère région désormais sur une faille sismique, tant sur le plan politique (l’imminente mainmise des institutions par le pouvoir central) qu’économique (devant le spectre de l’indépendance, 1200 entreprises ont déjà délocalisé leur siège social, et l’activité est en chute libre).

Des semaines de bras de fer

Après l’annonce musclée de Mariano Rajoy, samedi, selon laquelle «tout le poids de la loi va tomber sur les sécessionnistes ayant brisé la légalité», la Catalogne vit une situation d’exception. L’article 155, que le Sénat sera chargé d’orchestrer, n’a encore jamais été utilisé au cours des quatre décennies de démocratie espagnole: il suppose la mainmise totale des autorités centrales sur une région «rebelle».

Concrètement, le chef de l’exécutif Carles Puigdemont sera destitué, ainsi que ses 13 consejeros (les ministres régionaux); la souveraineté financière, déjà tronquée, sera étouffée; le parlement sera muselé; les quelque 17 000 policiers autonomes seront placés sous la férule du Ministère de l’intérieur; les médias publics (surtout TV3 et Catalunya Radio) seront télédirigés par Madrid… Et ce, alors même qu’en Catalogne le Parti populaire de Mariano Rajoy est une formation résiduelle, avec à peine 8,5% des votants. «Avec cette démonstration de force, ironise Ignacio Escolar, d’Eldiario.es, la droite constitutionnaliste va gouverner cette région ultranationaliste à la majorité absolue. A mon sens, une intervention aussi complète et aussi autoritariste de Rajoy ne se justifiait pas.»

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Après des semaines de bras de fer entre Madrid et Barcelone, la situation s’est décantée. Et n’a jamais été aussi dangereuse, au point que, dans les médias, l’hypothèse d’affrontements civils est constante. Omniprésente, aussi, la référence au «23 F», pour le 23 février 1981, lorsque le lieutenant-colonel Tejero, un nostalgique de Franco, avait vidé son chargeur dans la chambre basse du parlement à Madrid: un coup d’Etat avorté qui a laissé des traces dans les consciences et qui symbolise ici toute situation se trouvant «au bord du précipice».

Deux camps «putschistes»?

Même si la conjoncture n’a aujourd’hui rien à voir, les deux camps ennemis se qualifient l’un l’autre de «putschistes». Pour les «constitutionnalistes» autour de Rajoy, auxquels se sont ralliés les socialistes et les centristes de Ciudadanos, le «coup d’Etat» est clairement le fait des sécessionnistes. Ce sont eux qui, les 6 et 7 septembre, ont approuvé au parlement de Barcelone des législations «illégales» autorisant le référendum interdit du 1er octobre et une transition vers une indépendance souhaitée.

A l’inverse, aux yeux des autres, le «coup d’Etat» a été mené par Rajoy samedi, lorsqu’il a annoncé le recours à l’article 155 et la mise sous tutelle de la Catalogne. Podemos, troisième formation nationale, alimente la même thèse, estimant que le pouvoir central «veut saboter la démocratie».

La balle dans le camp de Carles Puigdemont

La conséquence est l’extrême polarisation des forces en présence. Et ce, en bonne partie de par la puissance des symboles et des réminiscences. Les sécessionnistes catalans, par exemple, martèlent que c’est un retour pur et dur aux méthodes franquistes.

«Dans les consciences, note l’analyste Ruben Amon, l’article 155 est un recours nucléaire, une expression dramatique de l’histoire contemporaine de l’Espagne. Une sorte de Léviathan.» La précarité de la situation est d’autant plus forte que, de l’avis général – même les «populares» de Rajoy l’admettent –, il va être très difficile de mettre sous tutelle une région où l’Etat est faible et dont les prérogatives sont parmi les plus importantes d’Europe.

En outre, d’immenses manifestations de protestation ont été annoncées au cours de cette semaine; et, déjà, des sources séparatistes font état de très probables dissidences de hauts fonctionnaires catalans. Plus que jamais, la balle est dans le camp de Carles Puigdemont: s’il dissout le parlement de Barcelone d’ici à vendredi et convoque des législatives régionales anticipées, Madrid désactivera immédiatement le «155» et le pire sera évité. Si, au contraire, comme cela semble se dessiner, il déclare l’indépendance, même symbolique, au cours de la session parlementaire qu’il a annoncée pour «répondre à l’attaque de Madrid», le pays entrera alors dans une zone de turbulences pleine d’inquiétantes incertitudes.

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