Élections

En Catalogne, encore une élection pour rien

Près de 82% des Catalans ont exercé leur droit de vote mais le parlement reste tout aussi inaudible, tant les camps indépendantiste et unioniste se sentent renforcés après cette campagne menée dans des conditions exceptionnelles

«Qu’est-ce que tu crois que je fais? Je vais arrêter cette mascarade indépendantiste.» Javi n’est pas du genre à plaisanter avec la situation politique en Catalogne, où il réside depuis quinze ans. Ce natif d’Aragon peine à se souvenir de la dernière fois où il a voté mais avait à cœur de participer aux élections parlementaires de jeudi pour que sa «famille ne doive pas demander un visa» pour lui rendre visite.

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Depuis son bureau de vote de Cornella de Llobregat, une banlieue barcelonaise fleurie de drapeaux espagnols, il a hésité jusqu’au dernier moment entre le bulletin du Parti socialiste catalan et celui de Ciutadans (Ciudadanos), tous deux unionistes. Avant de se décider pour le «vote utile» en donnant sa voix à la formation ayant le plus de chances de l’emporter: celle de la jeune Andalouse Ines Arrimadas (36 ans), arrivée en Catalogne en 2008.

La voix des «autres» Catalans

Comme Javi, ils sont 1,1 million en Catalogne (27,41%), principalement dans les grandes villes de la province barcelonaise, à avoir voté Ciutadans dans l’espoir de contrer les indépendantistes. Opposé au catalanisme depuis sa formation en 2006, le parti orange devient le premier parti non-indépendantiste à remporter les élections régionales en quarante ans de démocratie (12 scrutins), selon les résultats publiés dans la nuit de jeudi à vendredi.

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Mais gagner n’est pas gouverner. Les voix de Ciutadans ont notamment été remportées au détriment du Parti socialiste catalan et du Parti populaire (PPC), qui concentraient le vote unioniste. Malgré une nette progression dans les suffrages, les socialistes se sont fait devancer par le parti orange dans presque toutes leurs circonscriptions et ne gagnent qu’un seul siège (à 17). Le parti du gouvernement central paie le plus lourd tribut. Considéré comme inaudible, trop inféodé à Madrid, le PPC s’effondre de 11 à 3 sièges et ne peut que constater la résilience du bloc indépendantiste. Malgré l’implication personnelle pendant la campagne du premier ministre espagnol, Mariano Rajoy.

Un exilé et un détenu au parlement

En face, une alliance entre les bourgeois du PDeCat, les républicains de gauche d'Esquerra et les anti-système de CUP leur permettrait de maintenir une majorité indépendantiste au parlement (70 sièges sur 135, deux de moins qu’en 2015).

Cela alors que ses deux têtes de liste – Carles Puigdemont et Oriol Junqueras – ont mené campagne respectivement depuis l’exil bruxellois et derrière les barreaux. «C’est connu, les Catalans sont des originaux», raille Javi, qui ne comprend pas qu’on puisse encore voter pour des politiciens qui ont «mis la région dans ce chaos».

La victoire des «autres» Catalans devrait s’avérer insuffisante pour retrouver un semblant de normalité institutionnelle. Le jusqu’au-boutiste Carles Puigdemont sort même renforcé de ce scrutin en tant que leader du bloc indépendantiste. Destitué par la justice espagnole, l’ancien président catalan n’a pas payé le prix de sa «fuite» à Bruxelles.

Pourtant, si la loi ne lui interdit pas d’être député sans être présent physiquement, Carles Puigdemont ne pourra voter depuis l’étranger lors des sessions parlementaires. Comme lui, 15 autres députés font actuellement l’objet de procédures judiciaires et, s’ils s’accrochaient à leur siège, ils pourraient être destitués en cours de mandat. Mais l’absence de certains députés pourrait poser des problèmes dès l’investiture parlementaire. La formation d’un gouvernement requiert une majorité qualifiée de 68 députés sur 135.

Elections émotionnelles, participation exceptionnelle

Jeudi, la plupart des partis s’accordaient sur le caractère exceptionnel de ces élections, convoquées par le pouvoir central après la dissolution du parlement catalan. La campagne – très portée sur l’émotionnel avec des références constantes aux «familles qui se déchirent» ou à la «répression espagnole» – a pris l’allure d’un référendum pour ou contre l’indépendance de la Catalogne.

Cet enjeu crucial, couplé à un calendrier favorable, a fait monter le taux de participation à près de 82% (75% en 2015). Du jamais-vu en quatre décennies de démocratie espagnole. Même le vote des 225 000 résidents à l’étranger – dont 11 600 en Suisse – a battu des records: +81% par rapport à 2015.

Un plébiscite que chacun interprète déjà à sa façon. D’un côté, c’est la fin de «l’hégémonie catalaniste». De l’autre, la «confirmation des aspirations du peuple catalan» à l’autodétermination. Mais alors que les deux camps se sentent légitimés par ces résultats, la campagne se conclut, comme l’écrit l’éditorialiste de La Vanguardia, sur ce «triple paradoxe». Des indépendantistes sans indépendance, des républicains sans république et des unionistes sans union. En Catalogne, plus personne n’a de majorité pour appliquer son programme. Le vote de Javi n’y aura rien changé.

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