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Les cathédrales, cœur de la France

L’incendie de Notre-Dame de Paris et l’élan de générosité qui a suivi pour reconstruire l’édifice prouvent – polémiques incluses – combien les grands monuments religieux sont indissociables de l’âme française

«La France du treizième siècle fut la conscience de la chrétienté.» La phrase est de l’historien de l’art Emile Mâle, l’un des plus grands spécialistes français des monuments religieux et de l’époque médiévale. Or que disent ses monographies sur les cathédrales de Reims (1211-1345), de Chartres (1134-1260) ou d’Albi (1282-1480)? Que ces édifices ont bel et bien toujours été au service de l’Eglise et du Royaume: «Ces cathédrales donnèrent le branle, en France et hors de France, à la double traduction de la pensée chrétienne par des œuvres de beauté et par des œuvres de miséricorde», écrit Georges Goyau dans son Histoire religieuse de la France publiée en 1922.

Epicentre de ce projet à la fois spirituel et temporel, puisqu’il vise à asseoir l’autorité conjointe de Dieu, du roi et de l’Etat: Saint-Louis (Louis IX), qui en août 1239 entre dans Paris avec la Sainte Couronne (la couronne d’épines portée par le Christ), acquise à Byzance, pour une somme folle, équivalente à la moitié d’une année de budget royal. Une couronne sauvée des flammes mardi dernier lors de l’incendie de Notre-Dame et entreposée en urgence à l’Hôtel de Ville voisin…

Notre dossier sur l'incendie de Notre-Dame: les défis d'une reconstruction

Notre-Dame de Paris, ou le résumé parfait de la symbiose historique entre la France et ses cathédrales, indissociables du paysage urbain dans presque chaque ville de l’Hexagone: «Les cathédrales disent aussi ce qu’était la France lorsqu’elles furent construites, entre le douzième et le quinzième siècle», explique l’historien Michel Pierre, auteur de Trésors sacrés (Ed. du Trésor). Elles témoignent à la fois du dynamisme démographique du pays, de sa richesse, et de la volonté des rois capétiens d’étendre leur territoire.» Le pape Grégoire IX (1145-1241) en tire les conséquences, affirmant pour la première fois la «prééminence chrétienne de la France».

Toutes les époques l’ont marquée de leur génie, toutes l’ont enrichie et embellie

Le cardinal Verdier, ancien archevêque de Paris

Ce dessein si particulier, illustré aujourd’hui par l’élan de solidarité autour de la reconstruction de Notre-Dame de Paris, fait l’objet, à la fin des années 70, d’une série documentaire télévisée: Le temps des cathédrales. A partir des travaux de l’historien Georges Duby, ces films démontrent combien ces édifices, dont les chantiers s’étalent souvent sur plus d’un siècle, sont une prouesse autant scientifique qu’architecturale ou artistique.

Ordre et richesse

«La cathédrale est alors le foyer des innovations majeures», écrit Duby. Il reprend en cela le constat fait avant lui par l’un de ses illus­tres prédécesseurs, Victor Adol­phe Malte-Brun, pour qui ces «églises-mères» s’appuient à la fois sur le peuple (pour les construire et pour s’y recueillir) et sur les féodaux (qui doivent contribuer financièrement pour prouver leur allégeance): «Le treizième siècle, celui de Notre-Dame de Paris, est le grand siècle de l’architecture gothique, écrit Malte-Brun en 1885, dans la longue introduction de sa France illustrée. Il est celui où les grandes villes françaises deviennent industrieuses et commerçantes, où les universités récemment fondées comptent de nombreux disciples. C’est alors que la France, où l’ordre et la richesse se développent simultanément, commença à déborder au-dehors.»

L es polémiques, comme celles qui prospèrent depuis l’incendie du 15 avril à Notre-Dame de Paris sur les raisons de la catastrophe, sur la prétendue négligence patrimoniale des autorités ou sur la collecte à laquelle plusieurs milliardaires français ont immédiatement souscrit, sont aussi indissociables des cathédrales, dont l’Eglise catholique a longtemps eu les pires peines à supporter le fardeau financier de l’entretien. «Si la tragédie qui a frappé Notre-Dame est sans conteste la plus violente de son histoire, à plusieurs reprises pourtant son vaisseau a été en passe de sombrer, mis en péril par des ennemis multiformes […], pris entre les rafales de vent et de pluie d’un climat changeant, dévoré par ce rongeur insatiable qu’est la pollution», peut-on lire dans l’excellent hors-série publié ce samedi par Le Figaro.

Là aussi, le lien entre les cathédrales et la France apparaît inextricable. «Les cathédrales sont le symbole de ce «monde plein» évoqué par Georges Duby et Pierre Chaunu», juge Michel Pierre. De fait: «Au Moyen Age, la révolution agraire a mené à un quadruplement de la population en trois siècles. Cette croissance s’accompagne du développement de nombreux moyens techniques.» Résultat: «Les plus beaux édifices gothiques se concentrent dans l’Europe du Nord puissante, poursuit notre interlocuteur. La Bretagne, rurale et pauvre, doit par exemple attendre que les fonds soient réunis pour en construire à son tour.»

Bastion des vainqueurs

Qui dit cathédrale dit enfin pouvoir. Reims est le sanctuaire royal. Paris verra, en décembre 1804, le sacre de l’empereur Napoléon 1er. Pouvoir, surtout, de l’Eglise catholique sur la France, cette «fille aînée». Après les massacres de la Saint-Barthélemy en août 1572, c’est souvent dans les cathédrales que les protestants pourchassés doivent abjurer leur foi, comme cela sera le cas à Rouen ou à Albi, où la cathédrale Sainte-Cécile, véritable forteresse de la foi catholique, domine le Tarn sur son piton rocheux.

Mais comment mieux dire le rôle des cathédrales, en ce week-end de Pâques, qu’en reprenant les mots du cardinal Verdier qui, en 1937, alors archevêque de Paris, avertit ainsi ceux qui souhaitaient restaurer l’édifice? «Une cathédrale, surtout lorsqu’il s’agit d’un sanctuaire national comme celui de Paris, n’est ni un tombeau, ni un musée. Elle demeure toujours vivante. A travers les sièges, toutes les époques l’ont marquée de leur génie, toutes l’ont enrichie et embellie, sachant que c’est le lieu où se rencontrent toutes les ferveurs.»

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