«Il faut tordre le cou à la vision romantique que les Américains ont de l'IRA. La lutte d'il y a dix ans est terminée, et l'IRA n'est plus qu'une organisation délinquante.» C'est par ces mots forts, prononcés à leur descente d'avion, mardi soir, que les «sœurs McCartney» ont entamé leur séjour aux Etats-Unis, un pays où les républicains nord-irlandais sont pourtant fort populaires. Invitées d'honneur pour quatre jours de marathon à l'occasion de la Saint-Patrick jeudi, les cinq sœurs et la fiancée de Robert McCartney, tué dans la nuit du 30 au 31 janvier à Belfast par des militants de l'IRA, devaient être reçues hier par George Bush en personne. Mercredi, elles ont été reçues par Hillary Clinton et Ted Kennedy, le sénateur le plus influent chez les «Irlandais d'Amérique».

Chaque année depuis dix ans, la Saint-Patrick était pour Gerry Adams l'occasion d'une tournée triomphale outre-Atlantique. C'est raté pour cette année: en l'espace de quelques semaines, Gerry Adams y est devenu un pestiféré. Snobé par Ted Kennedy, Gerry Adams a également été privé de carton d'invitation à la Maison-Blanche, et s'est vu formellement interdire de récolter des fonds pour son parti. Il faut dire que la patience de l'administration américaine commençait à tourner court. Le cambriolage de la Northern Bank, où l'équivalent de plus 38 millions d'euros ont été dérobés peu avant Noël, a été attribué par la police à l'IRA et les enquêteurs croient même savoir que les principaux poids lourds du Sinn Féin, dont Gerry Adams, ont donné le feu vert au hold-up… au moment même où ce dernier était assis à la table des négociations! Irrité d'avoir été «dupé» alors qu'il compte parmi les intermédiaires de premier plan dans le processus de paix, le président américain serait alors entré dans une colère noire.

Le meurtre de Robert McCartney par des membres de l'IRA a-t-il achevé d'isoler Gerry Adams. Car en dépit des dénégations du parti nationaliste, Sinn Féin et IRA sont loin d'avoir coupé les ponts. Les habitants le jurent. La preuve? Plusieurs membres du Sinn Féin, dont trois candidats officiels, se trouvaient dans ce bar-bastion de l'IRA le soir où McCartney s'est fait tuer d'un coup de couteau en travers de la gorge. «Père de famille discret et sans histoire», selon le voisinage, il avait gagné le Magennis Pub depuis l'enclave catholique de Short Strand, dans l'est très protestant de Belfast, où il habite. Une rixe impliquant son ami a dégénéré. Sa famille ne l'a jamais revu. «Ce n'est pas la première fois que ça arrive, témoigne un des rares habitants de Short Strand qui accepte de témoigner. Mais, d'habitude, les proches se taisent, par peur. L'IRA intimide les habitants alors on baisse la tête.»

«Méthodes mafieuses»

Les sœurs McCartney, elles, ont décidé de dénoncer l'omerta et parient sur le fait que leur médiatisation les préservera des représailles. Enchaînant plusieurs centaines d'interviews en six semaines, elles entendent mettre un grand coup de pied dans la fourmilière et dénoncent les «méthodes mafieuses de l'IRA», le racket et les châtiments grâce auxquels l'IRA maintient son emprise sur les ghettos catholiques.

Tout doucement, les langues commencent à se délier, non sans intox ou manipulation politique de la part des partis catholiques qui font concurrence au Sinn Féin. «C'est depuis le cessez-le-feu que l'IRA s'est gangstérisée, témoigne notre habitant plus bavard que les autres. Avant, elle nous protégeait contre les protestants mais c'est fini. Ils ont toujours assuré l'ordre mais aujourd'hui ils font régner la terreur. La campagne des sœurs McCartney redonne espoir. Quelques graffitis sommant l'IRA de se saborder commencent à apparaître la nuit.» Pourtant, dans d'autres quartiers de l'ouest de Belfast où l'IRA conserve un soutien populaire important, les images des sœurs McCartney que diffusent en boucle télévisions britanniques et irlandaises commencent à irriter. Preuve que le camp catholique est écartelé, la pression des sœurs McCartney sur l'IRA et le Sinn Féin n'a pas empêché le parti d'améliorer ses résultats dans les urnes: dans des élections partielles, vendredi dernier, la formation de Gerry Adams a progressé de 3%.