Tout près de la frontière albanaise, les vieilles maisons de pierre du petit village montagnard de Zym se serrent autour d'une vaste église construite dans les années 70. Le Père Ivan Colakovic, d'origine croate, administre une paroisse de 500 fidèles, tous Albanais. «Depuis l'été, deux de mes paroissiens ont été assassinés, prétendument parce qu'ils auraient collaboré avec la police serbe, et le 15 août dernier, l'église du village a été bombardée depuis la montagne.»

Contrairement aux villageois albanais musulmans, les catholiques ne s'étaient pas enfuis lors des bombardements de l'OTAN. «La police serbe nous avait interdit de partir», explique le Père Ivan. Même scénario dans le village de Bistrazin, dans la plaine en contrebas de Zym. Près de 10 000 Albanais catholiques s'y étaient regroupés, alors que la police serbe avait expulsé tous les autres habitants de la région vers l'Albanie. A leur retour, les réfugiés musulmans ont aussitôt accusé les catholiques de collaboration.

Le Père Mikel Sopi, porte-parole de l'évêché de Prizren, dénonce les courants extrémistes qui dominent aujourd'hui la communauté albanaise du Kosovo. «Il s'agit davantage d'intégrisme politique que religieux. Les dirigeants de l'ex-Armée de libération du Kosovo (UÇK) étaient tous d'origine musulmane, même si, généralement, ils n'étaient pas croyants. Aujourd'hui, ce qu'ils voudraient voir disparaître, c'est l'existence d'une communauté catholique albanaise un peu différente de la majorité musulmane. Nous sommes pourtant aussi Albanais que les musulmans.» L'évêché recense environ 65 000 catholiques au Kosovo, ce qui représente 3 à 4% de la population albanaise de la province. Ces catholiques sont groupés dans l'ouest de la province, sur le territoire des communes de Djakovica et de Prizren, mais aussi dans une petite poche près de la frontière macédonienne, autour du village de Binçë.

Aux murs de l'église de Binçë, de construction récente, de grandes fresques retracent l'histoire du catholicisme dans la région. A l'époque de l'occupation turque, beaucoup d'Albanais se déclaraient officiellement musulmans, tout en conservant en secret la foi chrétienne. En 1846, le gouverneur turc de la région déporta plus de 1000 hommes parce qu'ils avaient rompu le secret et déclaré publiquement leur foi. Seuls 79 survivants furent libérés. Les 10 000 catholiques de Binçë et des villages alentours descendent tous de ces 79 survivants. Depuis, les paysans de la région revendiquent fièrement leur identité catholique, même si, dans certains villages plus reculés, la tradition du «crypto-catholicisme» s'est maintenue jusqu'à nos jours. Les enfants reçoivent un nom d'état civil musulman, mais sont baptisés en secret et reçoivent ainsi un second nom chrétien. Le curé de la paroisse, le Père Lush Gjergji, avoue lui-même son impuissance à connaître le nombre exact de ces «crypto-catholiques».

Désaccord avec Kouchner

Pour le Père Gjergji – biographe de Mère Thérèsa, la figure la plus connue du catholicisme albanais –, la religion catholique a largement contribué à la formation de l'identité nationale et de la culture albanaises, même si la grande majorité des Albanais se sont convertis à l'islam au cours des XVIIe et XVIIIe siècles. Pour lui, malgré les tensions actuelles, le dialogue reste possible. «Entre musulmans et catholiques, il s'agit de fraternité plus que de simple tolérance. L'identité nationale nous est commune.»

Le Père Gjergji s'est aussi fortement engagé en faveur de la réconciliation entre les communautés nationales du Kosovo. Les habitants de Binçë sont pour moitié Serbes orthodoxes et pour moitié Albanais catholiques. «Dès que les troupes de l'OTAN sont entrées au Kosovo, j'ai dénoncé tous ceux qui commettraient des actes de violence et de vengeance contre les Serbes, et je crois que ma voix a porté, puisque notre région est la seule du Kosovo où la composition ethnique n'ait presque pas changé. Presque aucun Serbe ne s'est enfui.»

Le Père Gjergji est aussi à l'origine d'une démarche commune avec les dignitaires musulmans et orthodoxes pour dénoncer la violence au Kosovo, mais affiche sa déception face aux erreurs de la communauté internationale. Le curé de Binçë dénonce les illusions du protectorat international et ne cache pas son désaccord avec Bernard Kouchner: «Il prétend que le temps du pardon et de la réconciliation n'est pas encore venu, mais c'est au contraire maintenant, lorsque les blessures sont encore vives, qu'il faut tenter le pardon, déclare le Père Gjergji. La parole et l'amitié permettent déjà de sortir de la logique de haine. C'est un premier pas vers le pardon.»