moyen-orient

Le cauchemar de Téhéran: la chute de Bachar el-Assad

L’Iran reste silencieux au sujet de la Syrie. Son ambition régionale dépend du maintien de sa relation avec Damas, le seul vrai allié arabe

A Téhéran, le régime iranien observe la révolte de la rue syrienne (lire ci-contre) avec anxiété. Plus de 1300 arrestations depuis une semaine, quelque 600 morts: la contestation du pouvoir du président syrien, Bachar el-Assad, a, disent certains, atteint un point de non-retour. La perspective d’un succès de la rue syrienne pourrait relancer le Mouvement vert en Iran, écrasé au lendemain de la réélection contestée du président Mahmoud Ahmadinejad en juin 2009.

Pas étonnant dès lors que les pontes de la République islamique aient préféré s’enfermer dans leur silence quand il s’agit d’évoquer les événements syriens. Les agences de presse iraniennes, sous la coupe du pouvoir, refusent de couvrir les protestations. Elles se contentent d’affirmer que les manifestations de Deraa, Banias ou Homs sont l’œuvre d’éléments séditieux en provenance de l’étranger. Quant au Majlis, le parlement iranien, il n’a pas jugé bon de débattre de la question.

L’attitude du régime iranien contraste avec celle qu’il a eue au moment des protestations du printemps arabe en Egypte, en Tunisie ou en Libye. Pour le guide suprême Ali Khamenei, ces soulèvements représentaient en quelque sorte une continuation de la révolution iranienne de 1979, un «réveil islamique» contre les pouvoirs autocratiques soutenus par l’Occident.

La discrétion de Téhéran s’explique. La Syrie est le seul vrai allié arabe de la République islamique, et cela depuis la Révolution islamique. Selon Mohammad-Reza Djalili, professeur émérite de l’Institut de hautes études internationales et du développement, «la Syrie a été le seul pays arabe à soutenir Téhéran durant la guerre Iran-Irak», qui a fait entre 500 000 et 1 million de morts. Cette alliance a survécu à l’évolution considérable du Moyen-Orient au cours de ces trente dernières années. En janvier 2010, le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, était clair: «L’Iran et la Syrie ont une mission commune qui est de créer un nouvel ordre mondial basé sur la justice, l’humanité et la croyance en Dieu.»

Le duo syro-iranien a permis à Téhéran «d’étendre la révolution jusqu’au Liban par la création, en 1982, du mouvement chiite libanais Hezbollah», relève Mohammad-Reza Djalili. Grâce à Damas, le régime iranien a aussi pu établir avec le Hamas palestinien, pourtant sunnite, une relation privilégiée pour exercer une pression supplémentaire sur Israël. «L’Iran et la Syrie représentent l’axe anti-américain dans la région. Dans cette logique, Téhéran veut s’assurer que la Syrie demeure un allié», analyse Shadi Hamid, directeur de recherche au Brookings Doha Center au Qatar.

Les Etats-Unis précisément, qui avaient placé la Syrie sur l’«Axe du mal» en 2002, et la France se sont tous deux réconciliés avec le pouvoir syrien à partir de 2008. Officiellement pour coopérer avec le maillon essentiel que représente la Syrie dans la région. Officieusement pour tenter de rompre l’axe Damas-Téhéran afin d’isoler l’Iran, dont les ambitions nucléaires irritent les Occidentaux. Cette tentative fut un échec. Bachar el-Assad ne manquera pas de le souligner avec une pointe d’ironie: «Je trouve étrange qu’ils (les Américains) parlent de la stabilité, de la paix du Moyen-Orient et d’autres beaux principes et parallèlement demandent à deux pays de se distancier l’un de l’autre.»

La chute du régime du président syrien, Bachar el-Assad, assénerait un sérieux coup aux ambitions iraniennes de puissance régionale. Le régime iranien n’aurait plus la même emprise sur le Hezbollah, dont Damas et Téhéran sont les principaux mentors. Le Hamas verrait aussi le soutien iranien s’effilocher. Pour Téhéran, la fin du régime syrien aurait également d’autres conséquences. Les importants investissements iraniens en Syrie pourraient être menacés. Plus de 36 sociétés iraniennes sont implantées chez le voisin syrien. Des projets iraniens d’usine d’assemblage d’autos et de fabrique de ciment ont été échafaudés. Shadi Hamid résume le dilemme de Téhéran: «Les Iraniens sont très soucieux de l’opinion publique arabe. Et, comme le climat dans la région est en train de changer au détriment de (Bachar) El-Assad, l’Iran pourrait se trouver piégé, du mauvais côté de la barrière.»

Publicité