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Sébastien Vernay, bibliothécaire des Nations unies à Genève, se met en quatre pour nous faire visiter le magasin d’œuvres d’art enfoui du Palais. (Nicolas Righetti)
© Nicolas Righetti | Lundi13

La Suisse des souterrains

Dans les caves du Palais des nations, à Genève

Sortie de terre dans les années 1930, l’Organisation des Nations unies est assise sur des trésors historiques. Ses sous-sols abritent des œuvres d’une valeur inestimable et autres vestiges architecturaux. Un dédale de couloirs, ponctué d’horloges Patek Philippe, où se cachent notamment un cinéma abandonné, une «piscine» et un lieu de culte

Le site des Nations unies, niché dans le parc genevois de l’Ariana, est une carte postale. Son enceinte, rigoureusement soignée, rayonne sur l’équivalent de cinq terrains de football. Selon la saison, il arrive que des moutons venus égaliser les pelouses donnent naissance à des petits. On y trouve aussi des paons. Soit au total 12 individus, uniques résidents permanents dont on peut observer la parade orgueilleuse au détour d’œuvres d’art.

Le décor est pittoresque. Mais il a avant tout pour fonction d’abriter le noyau dur de la Genève internationale. Un rempart contre la barbarie dans le monde, formant une cité monumentale, avec des murs pouvant accueillir 2800 avocats de la paix. Foncièrement parlant, le dispositif se dresse par endroits sur 10 étages. Les portions enfouies plongent quant à elles à une quinzaine de mètres sous terre. Visite de la partie immergée du relief onusien.

Patrimoine inapparent

Si les cloisons les plus exposées aux regards du public ont subi des liftings successifs – les autorités fédérales et cantonales ont dernièrement assuré leur participation aux 836,5 millions de francs nécessaires à la rénovation des lieux – les portions enfouies n’ont en revanche connu pratiquement aucun toilettage. Ce monde souterrain est ventilé sur deux niveaux. Méconnu du personnel qui travaille à l’air libre, il s’étire sur près de 2,5 km, aller-retour. Seuls quelques techniciens et autres manutentionnaires sont familiers des trésors qui s’y cachent, loin des lambris dorés et du théâtre diplomatique qui se déroule en surface.

Les caves du Palais renferment, en vrac, un cinéma désaffecté, près de 200 unités de ventilation refroidies par le Léman, quatre chaudières magistrales de 5500 kW chacune, une salle de méditation, ainsi qu’un local temporaire de prière (culte musulman).

Le dédale de couloirs est aussi peuplé d’horloges offertes par Patek Philippe, ainsi que de matériel sans âge, comme des graisseurs manuels tutoyant des infrastructures à bain d’huile datant des années 1930. Sans oublier les parois de certains tronçons, perpétuellement encombrées de polycopiés parfois périmés.

Une galerie surnommée «Ho Chi Minh» traverse, de part en part, ce royaume de l’ombre. «C’est un passage que très peu d’employés connaissent», résume Sébastien Vernay, un des bibliothécaires du Palais. Généralement désert, le segment souterrain est l’unique circuit à relier d’un seul tenant les cinq bâtiments du Palais. «L’histoire raconte que Yasser Arafat – le dirigeant palestinien aurait été le seul visiteur jamais autorisé à pénétrer armé dans la cité internationale du bout du lac – était soucieux de ne croiser aucune autre délégation lors de ses déplacements. Il avait pour habitude d’emprunter ces coursives discrètes», commente notre habitué des lieux.

Propriété en terrasse

Autre particularité du site onusien: une topographie en faux plat. «Les employés qui oublient de serrer le frein à main de leur véhicule en font régulièrement les frais», témoigne Sébastien Vernay. Et ce dernier d’évoquer d’autres formes d’accidents, dont sont également victimes les voitures stationnées dans l’enceinte de l’Ariana: «A la saison des amours, il arrive que des paons agressent certains parebrises. Les volatiles confondent leur propre reflet avec la présence d’un rival.»

Retour sur le dénivelé du site, où l’effort de repérage relève parfois du casse-tête. «Suivant le bâtiment, vous pouvez entrer par le 2e étage, côté Jura, parcourir plusieurs centaines de mètres sans emprunter d’escalier, puis ressortir face au Salève, mais au rez-de-chaussée», indique Claude Vinat, responsable technique et autre mémoire institutionnelle des lieux.

Tout aussi surprenant: la présence d’éléments de ferblanterie, que l’on trouve habituellement en bordure de toits. «Il a fallu installer des gouttières, afin de récupérer l’eau qui suinte du plafond», résume Andrew Martin, porte-parole du projet de rénovation du Palais, signalant chemin faisant la présence de stalactites calcaires de plusieurs centimètres au-dessus de nos têtes. Et son collègue ingénieur, Patrick Fowler, de lancer: «Je peux vous faire voir notre «piscine». C’est le point le plus bas du Palais.»

Le mirage de la «piscine»

Comment, un bassin enterré avec des diplomates en maillot de bain? Pourquoi pas, le site a jadis abrité une salle de repos exclusivement réservée au personnel féminin, ainsi que deux salons de thé, un pour les petits creux de 16h et l’autre servant dès 21h «toutes les pâtisseries et les saucisses dont peuvent avoir envie les employés du Palais», à en croire la signalétique d’alors. Direction les entrailles du bâtiment C. Arrivés sur place, notre guide désigne, tout sourire, une cavité contenant effectivement plusieurs milliers de litres d’eau. Mais point de plongeoirs ou de chaises longues à l’horizon. Ladite «piscine» est en réalité une fosse de récupération d’alluvions. Furieuse déception.

Le tour du propriétaire se poursuit avec la visite des imprimeries du Palais. C’est le terrain de jeu de Mark Murphy, cheville ouvrière des rapports et autres procès-verbaux issus des sous-sols onusiens. Avec ses plus de 10 000 réunions, rassemblant jusqu’à 62 000 participants, le site genevois produit et distribue parfois chaque année l’équivalent de 38 millions de pages A4 – dont 240 000 sont dactylographiées maison – ce qui représente au total quelque 16 000 documents traduits dans les six langues officielles de l’institution.

Préservé des assauts de la modernité

La première pierre du Palais a été posée voilà bientôt neuf décennies. De tous les bâtiments, l’aile B a su rester la plus authentique. C’est à cet endroit que se situe la bibliothèque, comportant cinq étages. Ainsi que le magasin de livres – secteur dédié à la conservation des ouvrages – lequel se dresse sur dix niveaux. Plus un en sous-sol. Cette verticalité abrite 1,6 million de titres. Converti en train fantôme lors des journées portes ouvertes en octobre dernier, l’agencement est surprenant, en raison de 46 km de précieux recueils et de lourds rayonnages en acier vissé directement dans le béton armé.

L’entrepôt B26 gît quant à lui dans les catacombes du Palais. Ce local, partiellement excavé et donc assez bas de plafond, n’est pas relié aux autres corps de l’édifice onusien. Orphelin, il plonge vers de saillantes canalisations d’égouts, dont les épaisses conduites en fonte courent parallèlement à un cortège d’archives inestimables et autres parois habillées de bandes réfléchissantes. «Vous pouvez observer, sur votre gauche, une première galerie de scalps», plaisante Sébastien Vernay, en désignant un tuyau marqué par plusieurs impacts de têtes insouciantes. Outre les annales de l’Empire français, la pièce tortueuse abrite une multitude de documents exceptionnels, ainsi qu’un petit musée d’antiquités, comme de vieux lecteurs de microfilms, un ouvre lettres et taille-crayon électriques, des bidons à essence pour alimenter les radiateurs de l’époque, quelques-uns des milliers de cendriers en laiton lorsque l’enceinte onusienne accueillait les fumeurs, etc.

Plus haut, nous accédons à un autre dépôt semi-englouti, auquel le personnel «régulier» n’a non plus pas accès. C’est là que dorment notamment les archives de la Société des nations, soit 3 km linéaires de registres originaux – souvent manuscrits – calfeutrés dans leur écrin vert sapin d’origine. Plusieurs «chirurgiens de la mémoire écrite» s’affairent à transférer ce patrimoine inestimable dans de nouveaux écrins gris. Capables de basifier leur contenu en éliminant l’acidité des encres, tout en supportant jusqu’à quatre heures d’égouttement et deux heures d’agression par les flammes, ces coffrets de confection suisse sont «l’avenir des archives», assure Sébastien Vernay.

Peintures invisibles

Le périmètre est unique au monde. Il recense une quantité spectaculaire d’écrits rarissimes – le plus ancien de la collection date de 1504, en latin médiéval, par le frère Ambrosius Alantsee, un moine allemand ayant étudié l’humanisme à l’Université de Bâle – ainsi que le compte rendu détaillé du Procès de Nuremberg (1945-1946). «Vous trouverez aussi l’une des plus grandes collections complètes de journaux historiques du monde entier, dont certains ne sont plus imprimés», renchérit Blandine Blukacz-Louisfert, responsable des archives du Palais.

Dernier filon caché du Palais: le magasin des œuvres d’art. Somnolant dans une chambre contiguë aux annales de l’institution, on y trouve surtout des tableaux et des caricatures anciens. Soit des trésors de créativité, généralement offerts par les Etats membres et qui attendent de trouver une place disponible dans les étages, selon le principe de rotation des œuvres. Toutefois, certaines des quelque 2000 pièces attribuées ne pourront jamais être exposées pour des raisons de sensibilité culturelle. Car si l’Organisation des Nations unies dit «accepter volontiers tous les cadeaux officiels», elle «regrette de ne pas pouvoir mettre en valeur l’ensemble de ce patrimoine». Les toiles représentant par exemple des femmes dénudées, comme celui mettant en scène un hiver nucléaire, demeureront sans doute à jamais invisibles des protagonistes actifs dans la partie émergée de la Genève internationale.


Une salle de cinéma oubliée

Le lieu est certainement unique à Genève. Il témoigne d’une époque qui n’a pas connu les nouvelles technologies de l’information. Pour prendre connaissance des messages officiels et de la situation de terrain, le Conseil de la Société des nations, ancêtre de l’organe exécutif de l’institution aujourd’hui basé à New York, utilisait les moyens du bord: la persistance rétinienne et l’effet phi, version argentique. Les réalités du monde extérieur étaient alors projetées sur grand écran, à l’aide de pellicule 35 mm. Un format standard dans l’industrie cinématographique des années 1930.

Le premier sous-sol du Palais à Genève (bâtiment C) témoigne encore des moyens de communication d’alors. Il y subsiste une petite salle obscure de 138 m2, pouvant contenir 156 places assises. Laissé à l’abandon, le lieu n’a jamais été modifié. Ni même rénové depuis sa mise en service. C’est un des rares endroits du Palais a n’avoir jamais subi les outrages de la modernisation. Seule une poignée de fauteuils et autres draperies d’antan ont été dévissés ou retirés.

Galerie de reliques

Cette salle de cinéma, jadis outil incontournable pour propager des messages de paix dans le monde, a depuis été transformée en débarras. Toutes sortes d’antiquités encombrent à présent la pièce, où s’entassent du mobilier onusien délaissé depuis des décennies, quelques reliques de microphones à pied – veilles icônes aux accents Belle Epoque – et autres objets de collection.

Dans l’arrière-boutique consacrée à la diffusion, se cache encore un projecteur Philips FP5. La cabine, criblée de fusibles saillants au format XXL, abrite aussi un André Victor Léon Clément Debrie, marque qui fut avec Pathé le principal constructeur de matériel cinématographique professionnel français dans les années 1920.

Reconversion en théâtre diplomatique

Muré sous un kiosque à journaux, une banque, une agence de voyages et un bureau de poste situés à l’étage supérieur, le site a jusqu’ici pu échapper aux convoitises de nombreux services en mal de bureaux supplémentaires. L’ancien cinéma du Palais ne restera pas éternellement dans son état d’origine. N’étant plus du tout aux normes de sécurité en vigueur, il est prévu de le réhabiliter en théâtre de pourparlers. «La Chine a offert de moderniser prochainement l’endroit, pour y installer une salle de conférences», résume Patrick Fowler, ingénieur de l’ONU. Les travaux sont estimés à un peu moins de 3 millions de francs.


Le domaine de l’Ariana en chiffres

La genèse du Palais érigé dans le parc de l’Ariana fut longue et difficile. La construction, entre 1927 et 1938, des bâtiments historiques (Secrétariat, Conseil, Assemblée et Bibliothèque) aura coûté 35 millions de francs. Une très coquette somme à une époque ou le franc suisse valait entre 49,7 et 100 francs français.


Un concours international d’architecture a été organisé pour édifier sur «les bords du lac de Genève» (sic), un édifice glorieux et fonctionnel, lequel comportera finalement 50 escaliers, 1700 portes et 1650 fenêtres. L’appel d’offres atteint des records d’intérêt: 377 projets sont déposés, soit 10 000 dessins. Mais après maintes péripéties, aucun de ces plans ne sera retenu. Ce sera finalement une variante fusionnant cinq propositions qui donnera naissance au Palais des Nations.

1950-1952: premier agrandissement, avec la surélévation du bâtiment K, contigu au Secrétariat et de l’aile D, à côté de l’Assemblée.

1968-1973: second agrandissement, avec la construction de l’aile E (900 bureaux supplémentaires).

Surface totale de la parcelle: 464 307 m2, soit 50 terrains de football, dont était propriétaire la famille des Revilliod de Rive.

Dimensions des locaux: 164 481 m2, ce qui correspond à une structure de pierre de 600 m de longueur (axe Genève-Lausanne), avec 49 entrées différentes et 53 ascenseurs.

Le complexe, qui offre 2002 places de parking, dénombre 2781 bureaux et 34 salles de conférences. Ses restaurants servent entre 1200 et 1800 repas par jour.

Les locaux de l’Office des Nations unies sont équipés de 668 sanitaires, raccordés à 17 km de tuyauterie. Ses 26 km de canalisations de chauffage débouchent 3000 robinets et vannes. Le Palais abrite 9000 foyers lumineux, pour 212 km de fils électriques.

L’édifice abrite aujourd’hui 350 horloges Patek Philippe, un don de la marque horlogère comprenant la gratuité des interventions de réparation et de la maintenance du système jusqu’à la fin de 2050.


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