La société allemande est-elle en train de se radicaliser face aux immigrés? Le gouvernement de grande coalition planche en effet sur un durcissement des sanctions pour les étrangers qui ne feraient pas l'effort d'intégrer la Leitkultur - culture de référence ou culture dominante, selon la signification politique qu'on veut lui donner. Pour rassurer son électorat de droite qui craint la montée d'un islam revendicateur, la CDU, le parti conservateur d'Angela Merkel, a l'intention d'inscrire ce concept dans son nouveau programme politique. Or, par le passé, le mot avait soulevé un véritable débat sur l'avenir de la société allemande: multiculturelle ou dominée par une culture homogène?

A l'origine, le terme de Leitkultur avait été largement popularisé par le politologue d'origine syrienne Bassam Tibi. Dans son livre Une Europe sans identité, ce professeur de Göttingen et de la Cornell University à New York, préconisait une identité européenne davantage fondée sur ses valeurs communes: démocratie, droits de l'homme, laïcisme, société civile et influence des «Lumières». Mais, en 2000, le concept avait été repris dans un sens beaucoup plus conservateur par l'ancien chef du groupe CDU au Bundestag, Friedrich Merz, qui souhaitait imposer le respect de valeurs allemandes comme conditions de l'adaptation des étrangers à la société. Les conservateurs, alors dans l'opposition, s'étaient enlisés dans ce débat où ils avaient été accusés de vouloir imposer des conceptions nationalistes et d'exclure plutôt que d'intégrer.

La CDU, qui cherche à retrouver un profil plus acéré, relance l'idée aujourd'hui. Selon un premier projet, la politique culturelle allemande était définie comme «une culture européenne. Elle est imprégnée des particularités de l'histoire allemande, comme la tradition fédéraliste et confessionnelle, les liens particuliers entre l'Etat et les Eglises, ou encore la responsabilité des Allemands face au futur en raison des crimes du national-socialisme». Finalement, de peur de soulever une controverse, le terme précis de Leitkultur a été banni et remplacé par les concepts de patriotisme, nation ou communauté de destin.

Mais l'esprit demeure: «Les gens qui vivent en Allemagne doivent se familiariser avec l'histoire et les traditions de notre nation et maîtriser notre langue.» La langue commune, les coutumes, le mode de vie, le drapeau, le patriotisme doivent conduire au sentiment d'une appartenance à une communauté de destin.

De son côté, le gouvernement prépare un durcissement de la loi sur l'immigration entrée en vigueur en 2005. Celle-ci prévoyait que les autorités chargées d'attribuer les titres de séjour évaluent si le requérant maîtrise suffisamment la langue allemande ou s'il a besoin de cours. Normalement près de 130000 nouveaux arrivants devraient suivre ces cours chaque année. Mais beaucoup tentent d'y échapper ou sèchent les cours après quelques séances. Le gouvernement songe donc à se doter des moyens d'infliger des amendes, jusqu'à 1000 euros contre ceux qui feraient preuve d'hostilité à l'effort d'intégration. Il veut aussi sanctionner ceux qui empêcheraient des membres de leurs familles, par exemple leur femme ou leurs enfants, de s'intégrer, ce qui toucherait des personnes déjà installées.

La communauté turque d'Allemagne a vivement réagi à ce projet, estimant que la multiplication des mesures répressives mettait en danger le dialogue avec les musulmans, initié par Angela Merkel.

L'an dernier, le ministre-président de la Bavière, Edmund Stoiber, avait parlé de couper l'aide sociale à ceux qui refusent de s'intégrer, alors que le ministre fédéral de l'Intérieur, Wolfgang Schäuble, menaçait de sanctions les parents qui «ne prennent pas au sérieux leurs devoirs d'intégration pour leurs enfants». La Bavière envisage ainsi de faire passer des tests d'allemand aux enfants d'immigrés avant leur entrée à l'école.