Isolé dans sa vallée de la Roya, encaissée aux confins des Alpes-Maritimes et de l’Italie, Cédric Herrou est devenu une figure médiatique au plus fort de la crise migratoire en 2016. Lunettes rondes sur le nez et mains sculptées par le travail de la terre, ce maraîcher français a accueilli des milliers de migrants dans sa modeste ferme perchée sur la montagne. Il est accusé d’avoir facilité le passage de la frontière qui se trouve à quelques kilomètres de sa propriété, ce qui lui a valu une série d’arrestations, de perquisitions, de mises sous surveillance et de procès médiatisés. Le «délit de solidarité» colle à ses larges chaussures d’agriculteur. Cédric Herrou a-t-il créé un «appel d’air» au mépris du cadre légal? Une partie de la classe politique le lui reproche vivement. Lui s’en défend devant la justice, jusqu’à obtenir la consécration du «principe de fraternité» par le Conseil constitutionnel en 2018, qui permet à tout citoyen de venir en aide à autrui dans un but humanitaire.

Dans une France divisée sur la question migratoire, son combat obtient un écho particulier. Une parole singulière et contestée. Il vient de publier un livre sur son parcours, Change ton monde (Les Liens qui libèrent), un appel à changer de regard sur les exilés. «J’ai beaucoup entendu dire que je faisais preuve d’insouciance mais on ne peut pas empêcher les gens de rentrer dans le pays, peu importe le dispositif policier, ils passeront. Il faut donc les accueillir avec dignité et oublier un peu le discours anti-migrants face à une telle situation de crise», affirme-t-il au Temps lors d’une rencontre à Paris. Une déclaration qui tranche avec l’initiative d’Emmanuel Macron, qui a doublé les forces de sécurité aux frontières du pays en raison de l’aggravation de la menace terroriste.

Appel à refonder Schengen

Un débat porté au niveau européen. Vendredi, une réunion extraordinaire doit se tenir entre les ministres de l’Intérieur des 27 pays membres de l’UE pour discuter du droit d’asile. Des échanges qui se tiennent au moment où la France subit une vague d’attentats attribués à des étrangers. L’auteur de l’attaque mortelle contre une église niçoise fin octobre était arrivé illégalement en France. «Il ne faut en rien confondre la lutte contre l’immigration clandestine et le terrorisme. Mais il nous faut regarder lucidement les liens qui existent entre ces deux phénomènes. L’attentat de Nice en est malheureusement aussi l’illustration», a déclaré mardi le président français lors d’une conférence de presse conjointe avec le chancelier autrichien Sebastian Kurz, dont le pays a été touché récemment par un attentat.

L’espace Schengen, qui permet la libre circulation des personnes, se trouve dans le viseur. Défendue par la France, la possible refondation de cet accord européen irrite le militant Cédric Herrou. «C’est un discours démagogique qui repose sur la peur, fermer les frontières ne servira pas le peuple», affirme celui qui se présente comme un «enfant de l’Europe». Dans son livre, il raconte son opposition vigoureuse à une figure de la droite, Eric Ciotti, député Les Républicains des Alpes-Maritimes. «Qui peut dire avec certitude que dans les centaines de migrants que M. Herrou se targue d’avoir fait passer ne se dissimule pas un futur terroriste?» attaquait l’élu en 2016 dans le quotidien Nice-Matin.

Abandon de soi

L’agriculteur royasque dénonce un amalgame qui ne permet pas d’apporter une réponse «pragmatique». «Il faut donner la possibilité aux personnes de déposer une demande d’asile, cela permet de contrôler leur identité, là ils restent dans la clandestinité. On ne lutte pas contre le terrorisme avec quelques policiers postés à une frontière», juge-t-il, alors que le maire de Nice, Christian Estrosi, estime que sa ville a récemment été frappée «à cause de sa proximité avec la frontière». Dans la région, des dizaines voire des centaines de personnes sont renvoyées en Italie chaque semaine, une politique condamnée à plusieurs reprises par la justice administrative française.

Responsable d’une communauté Emmaüs, établie sur sa propriété, Cédric Herrou alerte sur les dommages du règlement de Dublin, dispositif qui prévoit le renvoi des migrants dans le premier pays européen qu’ils ont traversé. «Je connais un homme qui fait le ping-pong entre la France et l’Italie depuis trois ans. Cette situation aboutit à une forme d’abandon de soi, une résignation qui s’avère dangereuse. La précarité crée des névroses», prévient-il. S’il se montre intransigeant avec la «droite extrême», l’ancien anarchiste n’épargne pas la gauche. «Elle s’est un peu perdue, regrette-t-il. Je la compare à un surfeur qui attendrait la vague de l’extrême droite en Méditerranée. Au plus fort de la crise, on a vu des élus de gauche ne pas se positionner alors que c’était le moment de faire de la politique.» Pourrait-il se présenter à un scrutin local ou national? Interrogé sur ses intentions, Cédric Herrou assure se tenir à distance de la politique et de son lot de «concessions»: «J’aime bien ma vie et m’occuper de ma vallée qui a été massacrée par la récente tempête Alex