La fragile étincelle de l’opposition

Moscou se liquéfie. Pas un souffle d’air. Sur l’avenue Trevskaïa, dans l’hyper-centre de la capitale russe, le thermomètre affiche un brûlant 34°. Du jamais-vu de mémoire de Moscovites en cette fin du mois de mai. C’est comme si quelque chose ne tournait pas rond. Assommée par la canicule qui sévit depuis des jours, la mégapole de 12 millions d’habitants se meut au ralenti. Les plus nantis fuient la fournaise pour gagner la fraîcheur de leurs datchas en périphérie.

Dans les jardins d’Alexandre qui jouxtent la place Rouge et le Kremlin, la chaleur a fait quelques prisonniers suintants, agglutinés sur les rares espaces ombragés. Parmi eux, Xenia Kossenko, Valeri Tsaturov, Irina Lydygina et dix autres opposants du Comité du 6 mai. C’est ici qu’ils se donnent rendez-vous tous les samedis depuis la réélection contestée de Vladimir Poutine à la présidence, en mai 2012.

Spectres d’une opposition

Assise sur un banc public, Xenia Kossenko tapote son téléphone portable en entortillant ses mèches blond platine. A 42 ans, cette «citoyenne apolitique devenue militante» se bat pour libérer son frère, Mikhaïl, accusé de violence contre la police le 6 mai 2012, lors de la dernière grande manifestation anti-Poutine. Son «simulacre de procès malgré les preuves vidéo l’innocentant», s’est tenu au mois d’avril dernier. Affaibli mentalement depuis un passage à tabac lors de son service militaire, il est détenu dans une clinique psychiatrique. Mikhaïl est «mis hors d’état de nuire par un traitement médicamenteux lourd et dangereux. C’est une situation pire que la prison», s’indigne Xenia. Alors, la quadragénaire interpelle la société russe sur le sort de son frère en postant des commentaires sur V Kontakte, le «Facebook russe», et Twitter.

Derrière elle, Irina s’attaque aux autorités locales de Sidorovo. Le maire de ce petit village agricole d’une centaine d’habitants à 50 kilomètres à l’est de Moscou a spolié 16 hectares de terres – où se nichent les trois plus grandes réserves naturelles de la région – pour y implanter une usine. Drapé d’une tunique noire et d’une faux en carton, Valeri Tsaturov (lire ci-dessus) lutte contre la corruption. A 62 ans, ce patron de deux commerces d’alimentation menace de «couper les doigts aux policiers véreux de Poutine» qui l’extorquent de quelques centaines de roubles par semaine sur la route du travail, pour des «fautes de conduite qu’il n’a jamais commises».

En ce mois de mai 2014, les rues moscovites restent sourdes à la contestation. Et ce, malgré la crise avec l’Ukraine et les inégalités qui fracturent la Russie. Cette opposition russe si remontée de l’hiver 2011-2012, lorsque 100 000 personnes étaient sorties manifester pour dénoncer les fraudes aux législatives, est aujourd’hui à l’image de la ville engourdie par la chaleur. La colère a cédé la place à la résignation.

Le dernier sursaut contestataire remonte au 6 mai 2012. Ils étaient alors près de 20 000 sur la place Bolotnaïa, au centre de Moscou, à réclamer la libération des prisonniers politiques et la démission de Vladimir Poutine, qui s’apprêtait alors à s’arroger un troisième mandat au Kremlin. Vingt mille manifestants, c’était cinq fois moins que la mobilisation de l’hiver. Que s’est-il passé?

Le 6 mai 2012, cette opposition informelle issue d’une nouvelle génération de Russes urbains, hautement éduqués, non révolutionnaires, heurtés par la propagande grossière du pouvoir et la violation de leurs droits civiques, conscients de l’impasse dans laquelle se trouve leur pays, va subir les foudres du Kremlin.

Dépression civique

Des heurts éclatent entre forces de l’ordre et manifestants. Le pouvoir arrête plus de 600 personnes. Embarqués dans les autozaks, ces fourgons policiers, ils finissent en prison. Le lendemain, Vladimir Poutine est investi. Le cortège présidentiel traverse une capitale déserte, vidée de ses voix contestataires par l’appareil répressif du pouvoir. Deux ans plus tard, une trentaine de manifestants du 6 mai 2012 attendent toujours leur procès dans les geôles russes.

Avec le retour de Vladimir Poutine à la présidence, le gouvernement s’est lancé dans une répression sans précédent dans l’ère post-soviétique. Il promulgue de nouvelles lois et réglementations qui limitent la liberté de manifester. Les ONG de défense des droits de l’homme sont sous pression. Quant aux figures de l’opposition, elles sont assignées à résidence (Alexeï Navalny), en maille avec la justice (Boris Nemtsov) ou ont fui à l’étranger (Gary Kasparov). Mais est-ce l’unique raison du fléchissement de la contestation?

Dissipons un malentendu: l’opposition russe n’existe pas. Du moins, pas vraiment. C’est bien là que réside la force de Vladimir Poutine. Aucun parti politique n’émerge comme réel contre-pouvoir. Les diverses voix contestataires manquent de coordination pour établir une plateforme commune et crédible. Le mouvement est disparate et hétéroclite. Certes, un conseil de coordination a été désigné à l’automne 2012, mais ses leaders ne coordonnent pas grand-chose. C’est la base qui décide des objets de lutte… souvent très personnels.

A l’instar de Xenia, Irina et Valeri, rencontrés plus tôt, on milite tantôt pour la libération des prisonniers politiques, les expropriations ou la corruption. «Sans direction politique, nous n’aurons aucun poids», souligne Alexeï Goussev.

Une lutte d’élites

Alexeï Goussev milite depuis 1987 pour l’établissement d’une «Russie démocratique». D’abord sous la perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev, et désormais dans le Comité du 6 mai. A 44 ans, ce docteur en histoire à l’Université de Moscou symbolise à lui seul l’image de cette opposition anti-Poutine, plurilingue, éduquée, les yeux tournés vers l’Ouest. Et cantonnée à l’intelligentsia russe. Cette dernière est aujourd’hui muselée.

Entre répression du Kremlin et désorganisation de l’opposition, Zoïa Svetova ne cache pas son pessimisme pour l’avenir de la contestation et de ses représentants: «En deux ans, Poutine a décapité l’opposition», lâche-t-elle en sirotant son jus d’oranges pressées à l’ombre du monument Pouchkine, à Trevskaïa. La journaliste de 55 ans travaille pour l’hebdomadaire Novoe Vremia («Temps nouveau»), un des derniers médias indépendants.

Zoïa Svetova étaye son propos. Elle évoque le sort du charismatique et ambitieux Alexeï Navalny, assigné à résidence après avoir défié Vladimir Poutine en 2012. Il est interdit d’élections. Zoïa cite aussi la situation de Nikolaï Liaskin, proche de Navalny et candidat aux élections pour la douma de Moscou du mois de septembre prochain. Lui a «subi plusieurs perquisitions policières à son domicile». Nikolaï Liaskin n’a plus le droit de quitter Moscou.

La journaliste termine par les deux procès visant Boris Nemtsov, ancien vice-premier ministre libéral sous Boris Eltsine (lire ci-dessous) et leader solitaire du parti d’opposition Solidanorst après la fuite aux Etats-Unis de son camarade politique, Gary Kasparov. «Comme à l’époque soviétique, tous les leaders sont en prison ou à l’étranger», commente Zoïa Svetova. «Les Russes peuvent critiquer le pouvoir dans l’intimité de leur cuisine. Mais dans la rue ou les médias, c’est niet.»

La donne ukrainienne

Avec la répression, les voix contestataires ont migré sur Internet. Là aussi, le gouvernement veille. Il y a les nombreuses menaces de museler Twitter et Facebook. Mais surtout, l’entrée en vigueur de la loi anti-blogueurs. Dès le 1er août, tous les citoyens, médias, ou partis comptant plus de 3000 amis Facebook devront s’enregistrer auprès du gouvernement. A la clé, le contrôle de l’information et le fichage des internautes. Cerise sur le gâteau: le conflit avec l’Ukraine s’est invité dans les débats, divisant la société russe. Et surtout l’opposition. Désormais, il ne s’agit plus d’être pro ou anti-Poutine, mais patriote russe ou pro-européen.

Exode des capitaux

Ce soir du 25 mai, dans un pub du quartier d’Arbat, la jeunesse moscovite avale les pintes de bière en suivant la finale de la Coupe du monde de hockey opposant la Russie à la Finlande. Sur les écrans géants, le journal télévisé de la chaîne nationale comble les tiers-temps. Près de 15 minutes d’images chocs du Maïdan ukrainien. Et des commentaires acides de la présentatrice à l’encontre de l’Union européenne et des Etats-Unis. Les jeunes spectateurs rient aux éclats. Cette génération de «vingtenaires» ne croit plus en rien.

Avec l’autoritarisme rampant de Moscou, un autre phénomène se propage en Russie depuis le mois de février 2014. Selon le sondage publié par Novaia Gazeta, près de 25% des Russes (40% des jeunes) rêvent d’émigration. La tendance toucherait surtout la classe moyenne dotée du profil suivant: moins de quarante ans, des économies et des affaires florissantes en Russie. Ces candidats au départ gardent leurs appartements à Moscou, mais investissent dans des résidences secondaires en République tchèque, en Ukraine et dans les pays Baltes. Il s’agit d’assurer ses arrières si la situation politique en Russie devait mal tourner.

Jeudi 29 mai. Après dix jours de canicule, le ciel électrique déverse des torrents de pluie sur la capitale. Moscou reprend son souffle. Etouffés, mais pas assoupis, les acteurs de l’opposition tirent les leçons de 2012. Aujourd’hui, leur lutte s’est radicalisée. Vladimir Poutine pourrait voir sa stratégie répressive se retourner contre lui.

 

Photos: Vladaynet.com