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En censurant Twitter, Erdogan s’isole davantage

Le premier ministre est critiqué dans son propre camp et à l’étranger pour avoir bloqué Internet. Les soupçons de corruption sont relayés par les réseaux sociaux

En censurant Twitter, Erdogan s’isole davantage

Turquie Le premier ministre est critiqué dans son propre camp et à l’étranger pour avoir bloqué Internet

Les soupçons de corruption sont relayés par les réseaux sociaux

La dernière victime des tensions qui agitent la Turquie avant les élections municipales du 30 mars s’appelle Twitter. Depuis jeudi, le réseau social y est inaccessible. Si l’exécutif turc invoque des décisions de justice, c’est bien l’Autorité des communications et télécommunications (TIB), sur ordre express du premier ministre, qui a bloqué ce site utilisé par plus de 10 millions de personnes dans le pays. La raison ne fait guère de doute: il s’agit, pour Recep Tayyip Erdogan, de tarir le flux d’enregistrements sonores qui semblent l’impliquer directement dans une vaste affaire de corruption.

«Eradiquer Twitter»: le chef du gouvernement l’avait promis ­quelques heures avant le blocage, jeudi dernier, précisant bien qu’il se «moquait ce que pourrait dire la communauté internationale». Celle-ci n’a pas tardé à réagir. La commissaire européenne chargée des nouvelles technologies, Neelie Kroes, a dénoncé un blocage «sans fondement, inutile et lâche». Le ­Département d’Etat américain, sur son blog officiel, parle «d’autodafé du XXIe siècle». Même le président turc, Abdullah Gül, a regretté l’interdiction, expliquant dimanche qu’il «n’est pas légalement possible de fermer Internet». Les partis d’opposition dénoncent en cœur une censure et y voient un geste de «panique» du gouvernement à l’approche des élections.

A Istanbul, Cengiz claque nerveusement les pions sur le bois de son backgammon. «Bien sûr que je vote CHP! Est-ce que j’ai une tête à voter pour l’autre?» Hilarité dans le café, où une trentaine d’hommes tuent le temps autour de tables de jeu. Avec son béret noir et son épaisse moustache, Cengiz n’a une «tête à voter» pour personne en particulier. Mais il soutient avec ferveur le Parti républicain du peuple (CHP), principal rival du Parti de la justice et du développement (AKP) du premier ministre Recep Tayyip Erdogan, que ce retraité surnomme «l’autre». Le café est situé au nord d’Atasehir, l’un des 39 arrondissements d’Istanbul, sur la rive anatolienne. «Atasehir, quartier Mustafa Kemal, bastion du CHP», précise Cengiz.

Le 30 mars, plus de 52 millions de Turcs désigneront le maire de leur ville et celui de leur arrondissement. A Atasehir, AKP et CHP se disputent âprement 291 000 électeurs. «Je ne me fais pas trop ­d’illusions pour la mairie d’Istanbul mais j’espère que l’opposition se maintiendra dans l’arrondissement. Je ne veux pas être dirigé par un parti de voleurs», s’emporte Sedat, 24 ans. Cet ouvrier n’a aucun doute sur la culpabilité des anciens ministres et des proches d’Erdogan que la justice soupçonne, depuis décembre 2013, de corruption massive.

«La campagne se déroule dans un climat de polarisation inédit. Il ne s’agit plus d’élections muni­cipales mais bien d’élections gé­nérales», constate Bekir Agirdir, ­directeur de l’institut de sondage Konda. «Personne ne parle des ­sujets locaux et on risque d’assister à une concentration des votes autour de deux partis», confirme le politologue Burak Cop, de l’Université du Bosphore. «Ce n’est pas un vote local mais un référendum qui déterminera le destin du pays pour le prochain quart de siècle», n’hésite pas à clamer le ministre des Finances, Mehmet Simsek.

«On ne peut pas mieux dire!» approuve Vedat, décorateur de 43 ans. Lui aussi a ses habitudes dans un café d’Atasehir. Quartier Barbaros cette fois-ci, à 100 mètres de la permanence électorale de l’AKP. Les ­accusations de corruption? «Un complot pour renverser le gouvernement», proteste-t-il. «Personne n’en avait jamais parlé et, bizarrement, alors que les élections approchent, nous aurions le gouvernement le plus corrompu de l’histoire?»

Aysenur, une autre habitante d’Atasehir, n’en est pas aussi sûre. «Ces tours qui poussent en bas de chez nous, les banques, les ­centres commerciaux… Beaucoup d’argent circule. Mais ça montre aussi que l’économie va bien. Et ça, c’est grâce à lui», soutient-elle.

Le grand atout d’Erdogan, «c’est l’absence de concurrence», estime Bekir Agirdir, de l’institut de sondages Konda, pour qui «aucune force d’opposition n’est actuellement en mesure de battre l’AKP au niveau national». Enquêtes d’opinion à l’appui, il argumente: «Le pourcentage de soutien de l’AKP évolue en dents de scie. Une bombe explose à la frontière syrienne? Il perd huit points. De grandes manifestations éclatent? Il en perd cinq, qu’il regagne ­ensuite. En principe, l’opposition ­devrait bénéficier de ces baisses. Mais pas du tout! Depuis trente mois, les deux principaux partis d’opposition n’ont pas bougé dans les sondages.»

Le parti du premier ministre, qui avait gagné avec 39% des voix aux précédentes élections locales, considérera comme une victoire tout score égal ou supérieur obtenu le 30 mars. «Cette élection est aussi un «essayage de costume» pour la présidentielle d’août», ajoute Bekir Agirdir. Une victoire nette de l’AKP pourrait en effet ranimer le rêve d’Erdogan de devenir le premier président turc élu au suffrage universel.

«Je ne veux pas être dirigé par un parti de voleurs», s’emporte un ouvrier, convaincu de la corruption de l’AKP

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