Il a posé «les fondations du changement». A ceux qui montrent trop d’impatience, les amis politiques de Barack Obama répondent par cette formule censée projeter vers l’avenir. Cent jours, notent-ils, c’est trop court pour révéler entièrement un président. Par le passé, ni Nixon, ni Carter, ni Reagan, ni Clinton, ni Bush (père et fils) n’avaient encore, à ce moment-là, donné la pleine mesure des réalisations, ou des désastres, qu’ils étaient capables d’accomplir.

Et pourtant. Passant ce seuil symbolique des trois premiers mois, Barack Obama a déjà donné des gages impressionnants sur le sérieux de sa volonté de réforme. Le ton n’est plus le même là où se contrôle une bonne partie de l’avenir du monde. Le locataire de la Maison-Blanche parle avec ses amis et sourit à ses adversaires. Il échange des poignées de main avec le président vénézuélien, regrette «l’arrogance» passée de l’Amérique, envoie ses bons vœux aux Iraniens, accepte la responsabilité de son pays dans la crise économique mondiale. Bref: il fait exploser ce mur de mépris et de secret dans lequel s’étaient enfermés les Etats-Unis de George Bush.

Du plan de relance économique à la réforme du système de santé, en passant par le virage écologique exigé des constructeurs automobiles, il imprime aussi, sur le plan intérieur, les marques d’un aggiornamento longtemps différé par la première puissance mondiale.

Ces cent premiers jours avaient pourtant l’allure d’une traversée de champ de mines pour le nouveau président. Et si nombre d’entre elles n’ont pas explosé en cours de chemin, cela est dû autant aux talents manifestés par Obama lui-même qu’à la totale incapacité de résistance qu’offre aujourd’hui une opposition républicaine décapitée et en plein désarroi.

Ces mines pourtant, restent nombreuses: un retrait d’Irak compromis par de nouvelles flambées de violence; une guerre d’Afghanistan presque impossible à remporter et dont l’issue est ­encore voilée par l’avancée des talibans au Pakistan. Les dangers liés à un déficit budgétaire qui pourrait doubler en dix ans et les divergences profondes d’approche entre les Européens et les Américains en termes économiques. Comme les guerres d’Irak ou d’Afghanistan, la récession est désormais l’affaire du nouveau président et non plus le fardeau laissé par son prédécesseur. Passé le cap des 100 jours, Obama n’a plus de parachute.

Pour ne pas chuter, le nouveau président a fait le pari de la pleine transparence. Mais ces derniers jours, la publication de mémorandums qui autorisaient la CIA à utiliser, dans certaines limites, l’utilisation de la torture sur des détenus montre combien cette méthode est risquée. Obama est aujourd’hui pris en tenaille entre ceux qui s’insurgent devant la publication de ces documents et ceux qui exigent d’aller plus loin et d’inculper les responsables du Département de la justice qui les ont rédigés, voire les dirigeants politiques qui avaient placé là ces fonctionnaires à leur botte. Comme le suggère le professeur David Schultz (lire ci-dessous), une telle procédure est presque impensable dans les Etats-Unis d’aujourd’hui. Et Barack Obama a trop besoin d’appuis «bipartisans» sur les autres questions pour risquer de se jeter tête baissée dans un règlement de comptes hasardeux vis-à-vis de l’administration précédente.

Au demeurant, hormis les organisations de défense des droits de l’homme, ce sont avant tout les Européens qui souhaitent aujourd’hui l’application d’une morale absolue. Ces mêmes Européens qui, sur le dossier comparable de la fermeture de Guantanamo, rechignent pourtant à accepter sur leur sol les détenus qui pourraient être libérés… Aux Etats-Unis, même s’ils provoquent des vagues, les «torture mémos» n’ont soulevé que des protestations somme toute timides. Rien de comparable, par exemple, avec la divulgation des photos de la prison d’Abou Ghraib, il y a cinq ans pratiquement jour pour jour.

Les Américains aujourd’hui ont soif de réalisme politique et de solutions concrètes. Mais n’en a-t-il pas toujours été ainsi? Après 100 jours, un seul président récent bénéficiait d’une popularité supérieure à Barack Obama: le démocrate Jimmy Carter. Celui qui allait bientôt être rejeté à son idéalisme et qui, depuis lors, est considéré comme l’un des pires présidents qu’aient jamais eus les Etats-Unis…