L’Italie s’enorgueillit de livrer une guerre implacable contre les passeurs, tenus pour responsables de l’arrivée de quelque 180 000 clandestins par la Méditerranée centrale en 2016. Plus un seul bateau de migrants ne peut se diriger en direction de ses côtes sans que ses forces de sécurité ne s’efforcent d’en appréhender les responsables. Une stratégie couronnée de succès selon les autorités, qui en veulent pour preuve les centaines d’arrestations opérées en son nom depuis 2013 - 197 l’an dernier pour la seule province de Raguse. Sauf que nombre de témoins dépeignent une réalité très différente.

Incapable d’intervenir en Libye d’où partent les bateaux et d’où sont dirigées les opérations, l’Etat italien a renoncé à frapper les têtes des organisations criminelles engagées dans le trafic de migrants. En contrepartie, il combat ces réseaux en s’en prenant à leurs complices sur les embarcations, soit aux deux figures chargées de conduire les passagers à destination, l’un au moteur, l’autre à la boussole, le pilote et le navigateur.

Les marins italiens dépêchés sur le «front libyen» ont ainsi pour tâche non seulement de sauver les migrants en perdition mais aussi de repérer et d’arrêter les «équipages». Ils s’en occupent idéalement au moment d’aborder les frêles esquifs mais ils ont de moins en moins l’occasion d'opérer aussi facilement, le procédé étant désormais connu du côté de Tripoli. Dès que leur embarcation est repérée, les pilotes et les navigateurs jettent le moteur et la boussole par-dessus bord, puis se fondent au milieu de la foule des passagers.

Profil type: jeunes Gambiens, Sénégalais ou Nigérians

Militaires, gardes-côtes et policiers ont dû par conséquent affiner leur technique. Ils emploient presque systématiquement des hélicoptères pour filmer les migrants avant le début du sauvetage, ce qui leur permet de répertorier la position de chacun sur les bateaux, voire de surprendre un visage près d’un moteur ou d’une boussole. Lorsqu’ils ne parviennent pas à rassembler par ce moyen des indices suffisamment précis, ils demandent aux passagers de révéler l’identité de leurs pilotes et de leurs navigateurs, en promettant, s’il le faut, des permis de séjour aux délateurs. Les interrogatoires sont menés de manière d’autant plus efficace que les fonctionnaires italiens ont établi au fil du temps le profil type des personnes qu’ils recherchent: des hommes jeunes, originaires du Sénégal, de la Gambie ou du Nigeria.

Après, la justice suit son cours selon des modalités que dénoncent de nombreux migrants et que détaille un récent rapport du Projet #OpenEurope, soutenu par Diaconia Valdese, Borderline Sicilia et Oxfam Italia. Les pilotes et les navigateurs sont placés en détention sous l’inculpation d'«aide à l’immigration illégale». Puis un avocat commis d’office leur demande de choisir entre une longue peine de prison et une rapide libération après signature d’un document dans lequel ils reconnaissent leur participation au trafic. L’écrasante majorité des accusés optent pour la seconde proposition sans toujours se rendre compte que leur paraphe leur interdit à jamais d’obtenir un permis de séjour en Europe.

Surtout, critique le document, la justice ne tient aucun compte des circonstances dans lesquelles les accusés se sont retrouvés dans les rôles de pilotes ou de navigateurs. Les trafiquants libyens ne s’amusent pas à accompagner leurs clients à destination. Ils ne se risquent même plus, comme ils le faisaient encore il y a quelques années, à les conduire à proximité des côtes italiennes. Ils laissent ce rôle aux migrants, en sélectionnant parmi eux des jeunes hommes qui possèdent à leurs yeux le profil de l’emploi du fait de leurs professions passées (militaires ou chauffeurs) et de leurs origines (des pays maritimes). Les malheureux élus n’ont ensuite pas le choix. Selon le récit des intéressés comme du témoignage de nombreux passagers, les récalcitrants sont battus et menacés de mort jusqu’à ce qu’ils craquent.

Certains juges siciliens ont commencé à reconnaître le problème. Il y a une différence entre «les passeurs professionnels à la solde d’une organisation vouée au trafic de migrants» et «les passeurs occasionnels et contraints», a reconnu début décembre le Tribunal de seconde instance de Catane. Trois mois plus tôt, dans une affaire de traversée illégale doublée d’un naufrage tragique, un magistrat de Palerme a invoqué l'«état de nécessité» pour remettre en liberté un Sénégalais et un Gambien contre lesquels le procureur avait requis la prison à perpétuité.