Deux des plus grands musées de Suisse ont été inaugurés il y a cent ans. Le Kunsthaus de Zurich au mois d’avril 1910. Le Musée d’art et d’histoire de Genève (MAH) en octobre (mais l’année de son centenaire commence aujourd’hui par une cérémonie festive et musicale dans le bâtiment de la rue Charles-Galland). A Zurich, le bâtiment sobre de Karl Moser est déjà marqué par les débuts du modernisme. A Genève, Marc Camoletti conçoit un véritable palais de la culture, avec de grandes colonnades et un vocabulaire monumental. Les deux bâtiments, dont les collections n’ont pas cessé de croître, en particulier grâce aux dons et aux legs, sont à l’étroit depuis des années. Les travaux d’agrandissement du Kunst­haus sont prévus, l’architecte choisi et l’échéance espérée est fixée à 2015. Ceux de Genève n’ont pas encore commencé, mais le coup d’envoi du projet pourrait être annoncé d’ici quelques semaines.

La communauté de destin s’arrête là. Ces deux musées obéissent à des modèles très différents dont la définition remonte au XIXe siècle. Dès cette époque, les «Kunstverein» et les «Kunstgesellschaft», sur l’instigation des artistes et des amateurs, commencent à réunir des collections dans des bâtiments ouverts au public, en Suisse mais aussi dans les pays environnants, en Allemagne ou en Autriche. Il s’agit donc de musées de collectionneurs, présentant généralement des peintures et des sculptures si possible remarquables.

Jusqu’à son Exposition nationale de 1896, Genève possédait aussi un musée de collectionneurs, le Musée Rath. Les images d’époque témoignent d’un accrochage de «bon goût», avec des tableaux sur plusieurs niveaux, un agencement qui privilégie la qualité de l’ambiance et la délectation esthétique par rapport à la fonction éducative et pédagogique.

L’Exposition nationale va faire évoluer les mentalités. Les Genevois découvrent un patrimoine archéologique et mobilier, des objets quotidiens et de luxe d’une variété qui les surprend. Même s’ils ont jusque-là pratiqué le modèle germanique, les amateurs et les édiles connaissent le Musée du Louvre, qui propose une muséographie diamétralement opposée. Peu après la ­Révolution française de 1789 et le transfert des collections royales à la République, le gouvernement et les députés envisagent de regrouper dans une seule grande institution le Muséum d’histoire naturelle et les trésors du palais du Louvre pour créer un ensemble qui regrouperait toutes les connaissances et les créations humaines. Si ce projet avait abouti, c’eût été un véritable musée universel. Finalement, les sciences de la nature et les arts furent organisés dans des institutions séparées. Mais le Louvre est devenu, au cours du XIXe siècle, le prototype d’une institution réunissant et présentant des œuvres d’art et d’art décoratif de l’Antiquité à nos jours, d’abord d’origine occidentale et proche-orientale, puis, au cours du XXe siècle, du monde entier.

Lors de l’Exposition nationale, les Genevois découvrent donc qu’ils possèdent un patrimoine suffisamment riche pour édifier un musée d’art et d’art décoratif universel. Ils abandonnent le modèle germanique, conçoivent un programme qui va de l’archéologie antique à l’archéologie régionale, de la sculpture à la peinture, de l’art militaire au mobilier. Pour loger tous ces trésors, on construira un palais dont le chantier est perçu comme l’égal de celui de la cathédrale Saint-Pierre.

Les programmes respectifs des célébrations de ces deux centenaires en disent d’ailleurs long sur leurs différences. Zurich met essentiellement l’accent sur une exposition spectaculaire qui est en même temps une manière de s’autocongratuler, puisqu’il s’agit d’une rétrospective consacrée à Picasso en souvenir de la première rétrospective de ce peintre qui eut précisément lieu dans ses murs en 1932. Genève propose un programme tentaculaire avec des conférences, des concerts, des circuits de découverte, quelques expositions prometteuses, souvent spécialisées, et surtout une exposition Corot en Suisse, et une autre sur les arts appliqués à Genève, Décor, design et industrie.

Aujourd’hui, sauf lorsqu’il s’agit d’énormes institutions, comme le Louvre, qui possède une telle quantité d’objets exceptionnels qu’il peut afficher l’excellence dans toutes ses salles, l’image des musées universels semble un peu brouillée par rapport à celle des musées de chefs-d’œuvre; surtout auprès d’un public qui s’est habitué au spectacle et aux thèmes clairement identifiables des grandes expositions. Mais le Musée d’art et d’histoire ne peut pas d’un seul coup renoncer à sa propre origine et c’est pourquoi il l’explique et la défend dans une exposition très pédagogique et trop austère, L’Exposition du siècle, et grâce à une initiative plus heureuse, un petit guide qui propose de parcourir les cinq étages du bâtiment pour découvrir 100 objets qui racontent 15 000 ans d’histoire.