Centrafrique: l’ONU évacue les musulmans

Afrique Vif débat parmi les humanitaires

La partition du pays sera bientôt un fait accompli

La décision sonne comme un aveu d’échec de la communauté internationale, incapable de protéger la population centrafricaine. L’ONU s’est résolue à évacuer quelque 19 000 habitants musulmans menacés par les milices chrétiennes dites anti-balaka. La mesure était âprement débattue depuis des semaines par les agences humanitaires ainsi que par les forces d’interposition française et africaine déployées dans le pays.

Cette évacuation, la première de cette ampleur organisée sous l’égide de l’ONU, donne raison au nettoyage ethnique mené par les anti-balaka. Les miliciens ont entrepris de chasser la population musulmane assimilée à l’ancien régime de la Séléka, renversé en janvier et coupable d’innombrables exactions pendant son règne éphémère.

«Les habitants qui seront évacués sont assiégés par les anti-balaka dans le quartier de PK12, à Bangui, mais aussi à Boda, Carnot, Berberati, à l’ouest de la capitale, mais aussi à Bossangoa, plus au nord», explique Fatoumata Lejeune-Kaba, porte-parole du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). «Ils nous demandaient depuis des semaines d’être évacués. Leur vie ne tient qu’à la présence des forces étrangères. Leur situation est devenue intenable», justifie-t-elle.

Bangui est le théâtre d’une recrudescence des violences intercommunautaires. L’ONU et la France les attribuent aux anti-balaka, qui sont de plus en plus armés et qui n’hésitent plus à s’en prendre aux forces de maintien de la paix. Mais samedi dernier, ce sont bel et bien des soldats tchadiens qui ont tiré sur la foule dans des circonstances confuses, faisant au moins 24 tués et une centaine de blessés. Ils étaient venus évacuer des compatriotes bloqués dans le quartier de PK12. La présidente centrafricaine, Catherine Samba-Panza, a annoncé mardi l’ouverture d’une enquête sur cette tuerie. Quelques jours plus tôt, de jeunes musulmans avaient attaqué des chrétiens pendant un enterrement, tuant vingt d’entre eux.

Il faudra plusieurs semaines pour organiser le transfert des 19 000 musulmans vers le nord de la Centrafrique, là où se sont justement repliés les combattants de la Séléka. Cette réinstallation, censée être temporaire, est un pas de plus vers la partition du pays sur des lignes confessionnelles. Un développement qui était jusqu’à récemment considéré par l’ONU comme dangereux, car créant les conditions d’affrontements futurs.

«La population centrafricaine doit être protégée là où elle se trouve, estime Christian Mukosa, chercheur pour Amnesty International. Le déplacement n’est pas une solution durable, comme en témoignent les conditions très précaires des réfugiés au Tchad.»

«Evidemment que cette évacuation pose des questions morales, mais ces gens sont désespérés et ils veulent partir, souligne Peter Bouckaert, directeur des urgences de Human Rights Watch. Je me suis rendu à la mi-mars à Boda, dans l’ouest. Les musulmans avaient beau être protégés par les soldats français, ils mouraient de faim parce que les anti-balaka empêchaient l’acheminement d’aide.»

Selon lui, une évacuation organisée par l’ONU se fera dans de meilleures conditions que les opérations mises sur pied par l’armée tchadienne ou lorsque les habitants fuient sur des camions de marchandise. Il faudra assurer la sécurité des convois, qui sont régulièrement pris pour cible. La force africaine et ses 6000 hommes seront mis à contribution. «Les militaires français étaient opposés à cette évacuation. Ils se soucient de leur image, plutôt que de prendre des décisions difficiles», regrette Peter Bouckaert.

«Nous ne commentons pas les opérations en cours», répond-on au Ministère de la défense, interrogé sur une éventuelle participation française. Hier, l’Union européenne a annoncé qu’elle avait enfin réuni 1000 soldats pour épauler les 2000 militaires français de l’opération Sangaris. Ces renforts ne seront pas sur place avant plusieurs semaines.

«La vie des musulmans ne tient qu’à la présence des forces étrangères. Leur situation est intenable»