Attablé devant une bière à la terrasse du Mbiyé, Séraphin se réjouit. «Ici, c’est l’un des baromètres de Bangui. Et ce soir, il y a un peu de monde…» La vie reprend doucement un cours plus apaisé dans la capitale centrafricaine depuis qu’au début du mois, il a été ordonné aux «éléments incontrôlés» de la Séléka d’arrêter de faire régner la terreur en ville.

A leur prise de Bangui, le 24 mars, les rebelles ont lancé les pillages, relayés par quelques opportunistes. Dans tous les esprits, des images de maisons et de bureaux dévastés; dans beaucoup de bouches, des témoignages d’exécutions sommaires ou de viols. Le président de transition, chef de cette coalition hétéroclite, Michel Djotodia, a récemment confié à des di­plomates avoir été «débordé» par les exactions.

Pendant des semaines après la chute de François Bozizé – qui s’était lui aussi emparé du pouvoir par les armes –, l’anarchie était carrément de mise. Au Mbiyé, par exemple: un soir, quelques hommes en arme viennent s’emparer de la caisse. D’autres déboulent et canardent le bar-dancing. Un des rebelles meurt sur le coup, un autre est abattu dans une ruelle.

Crise perpétuelle

Djotodia assure vouloir faire le ménage au sein de ses troupes. Le plus difficile sera sans doute de régler le cas des mercenaires tchadiens, considérés unanimement comme les plus violents. Mais le pays, en crise quasi perpétuelle depuis son indépendance en 1960, mettra du temps à retrouver un ­ordre constitutionnel, d’autant que l’immense majorité des données administratives a été détruite, compliquant l’organisation d’élections rapides.

Une aide financière du Congo-Brazzaville a permis le paiement de deux mois d’arriérés de salaire des fonctionnaires, mais la plupart des écoles, hôpitaux et services publics du pays sont toujours à l’arrêt. La République centrafricaine, plus grande que la France mais moitié moins peuplée que la Suisse, n’a jamais réellement fonctionné en tant qu’Etat. Il n’y a qu’une seule route goudronnée, pas de réseau électrique et, aujourd’hui, l’autorité locale est exercée par la seule Séléka, l’immense majorité des fonctionnaires s’étant réfugiée à Bangui.

A Kanga-Bandoro, à 350 km au nord de la capitale, au cœur d’une végétation souvent dense, les rebelles au pouvoir sont installés dans la résidence du préfet. Ils acceptent de nous recevoir, après la prière. Au fur et à mesure de l’entretien, la petite hutte en brique et toit de paille se remplit d’hommes en uniformes militaires, chaque fois différents, ou en boubou et turban.

Rebelles sans solde

Les yeux vitreux, le colonel Abderhamane s’exprime d’une voix très basse, par phrases courtes. Il prétend venir de Bangui, mais ne parle ni sango ni français, les langues ­traditionnelle et officielle. Tous ceux qui l’ont croisé assurent qu’il est Tchadien. Sa mission ici? «Assurer la sécurité de la population», grâce à plus de 200 hommes. Ses relations avec les habitants? «Nous travaillons main dans la main.»

Les exactions sauvages et le ra­cket généralisé ne seraient évidemment pas le fait de ses hommes. Tout juste concède-t-il l’existence de «barrières» pour taxer les véhicules, qui se soumettraient «volontairement» car ils savent que les rebelles «n’ont rien», n’ayant jamais reçu ni solde ni nourriture.

Le son de cloche est bien différent au marché de la bourgade, où les cochons pullulent et où la plupart des commerces sont encore fermés. Chacun se presse de raconter son histoire, comment on est venu lui voler sa moto, son matelas, sa machine à coudre, son stock de bananes plantain ou de cigarettes. ­Comment on souffre dans sa chair, aussi. «Mes parents ont été tués, ma meilleure amie violée, et je n’ai pas de nouvelles de deux de mes cousins, enrôlés de force comme enfants-soldats», se lamente Eugénie, assise sur son balambo, le tabouret local. Sur son petit étal, elle n’a qu’une vingtaine de noix de karité à vendre.

«On ne leur pardonnera jamais mais, aujourd’hui, on se fiche de qui est au pouvoir; de toute façon, personne n’a jamais rien fait pour nous. On veut juste que cela finisse, que l’on puisse reprendre une vie normale», assure Séraphin, tout juste revenu de brousse, où il s’était enfui pendant plusieurs semaines avec sa famille de 14 personnes.

Ils sont ainsi des centaines de milliers à être déplacés internes ou ré­fugiés dans les pays voisins. Selon les organisations humanitaires, l’ensemble de la population centrafricaine a été touchée par la crise, et un tiers, soit plus de 1,5 million, est en situation de grande vulnérabilité. Alors que le pays est l’un des rares au monde où l’espérance de vie baisse, cette crise politico-militaire est considérée par beaucoup comme la plus violente depuis l’indépendance.