Mardi à l'aube, à Marseille, la police a arrêté cinq adolescents lors d'une opération visant à retrouver les incendiaires qui ont mis le feu à un bus et grièvement brûlé une étudiante, samedi soir. Selon les enquêteurs, il s'agirait d'un «noyau dur» de délinquants, bien connus de la police et dans leur cité.

Le monde politique français, toutes tendances confondues, n'a plus de mots assez durs - «racailles», «salopards» - pour décrire ces jeunes violents, considérés comme les principaux fauteurs de troubles dans les banlieues. Mais qui sont-ils vraiment, et quelles sont leurs motivations? Les explications de Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS et enseignant à l'Ecole nationale supérieure de police de Lyon.

Le Temps: Peut-on définir un profil type de l'incendiaire de bus, ou de l'émeutier des banlieues?

Sebastian Roché: La grande majorité sont des multirécidivistes, qui commettent des délits multiples et surtout de différents types: agressions, vols, trafics... Mais c'est un public hétérogène. Lors des émeutes, on a constaté que les jeunes de 13-14 ans participaient jusque vers 18 heures, alors que les vieux mineurs, ou les jeunes majeurs, affrontaient la police pendant la nuit.

- On a l'impression que la violence est évolutive: voiture brûlées et émeutes l'an dernier, agressions contre la police et incendies de bus plus récemment. Pourquoi?

- Les participants, à 98% des garçons, sont très impulsifs et recherchent la satisfaction dans l'action immédiate, dans l'adrénaline que procure le passage à l'acte violent. C'est ce que j'appelle le «frisson de l'émeute». La plupart des jeunes d'un quartier ne participent pas, mais une minorité va passer à l'acte quels que soient les risques et quelles que soient les conséquences, comme on l'a vu à Marseille. Après un certain temps, ce frisson disparaît, et il faut renouveler les actions pour en tirer une satisfaction: après les voitures, on brûle des véhicules plus gros, comme les bus.

- Quelles sont les racines de cette violence?

- Il n'y a pas de cause unique, mais beaucoup de facteurs différents: parmi eux, l'échec scolaire, les difficultés familiales, la culture de la rue qui valorise la violence. Elle permet de montrer qui commande et peut entraîner les autres derrière lui. A l'inverse, celui qui est bon à l'école devient un «bouffon». Les cités vivent largement repliées sur elles-mêmes, ce qui renforce la solidarité entre adolescents et la pression des pairs sur les individus de ce groupe d'âge.

- Les épidémies d'attaques contre la police ou les transports publics s'expliquent-elles par la concurrence entre cités?

- Ce qui joue, c'est la réputation interpersonnelle entre gens du quartier, ou la rivalité entre une cité et celle d'à côté. Il n'y a pas de phénomène national, mais à l'échelle du pays, ceux qui peuvent adopter ces comportements représentent tout de même des dizaines de milliers de personnes.

- Si des solutions existent, pourquoi la France n'arrive-t-elle pas à les mettre en œuvre?

- Parce que les organisations ne veulent pas changer, ou alors seulement lorsqu'elles ont le couteau sous la gorge. Les entreprises évoluent parce que, sinon, elles font faillite. Mais l'Education nationale ou la police ne sont pas des entreprises, elles ne dépendent pas de leurs clients. Pour agir sur l'échec scolaire, il faudrait créer des classes à effectifs réduits pour ceux qui ont de très gros retards. Cela existe, mais seulement sous forme d'essais expérimentaux. Il n'y a pas d'étude sur les rapports entre la police et les minorités, parce que le problème des discriminations policières est nié. Il y a en France une passion de l'ignorance. Par exemple, on a créé des centres éducatifs fermés, qui sont censés placer les jeunes hors de leur groupe et leur apprendre à interagir sans violence. Mais il n'existe aucune évaluation indépendante qui permettrait de mesurer leur efficacité, et leur nombre - 45 à 50 - est deux fois inférieur à ce qui avait été prévu. Enfin, il n'y a pas eu de commission d'enquête parlementaire après les émeutes de l'an dernier. On peut se demander pourquoi les hommes politiques ne cherchent pas à connaître les causes des émeutes et ce qu'on peut faire pour les éviter à l'avenir.

Le frisson de l'émeute: violences urbaines et banlieues, dernier ouvrage de Sebastian Roché, Editions du Seuil.