«Dans certains quartiers, on pratique le profilage racial»

Lucy McBath, Afro-Américaine de 54 ans, vit à Atlanta en Géorgie. Après avoir perdu son fils Jordan Davis en 2012, tué par un Blanc qui se sentait menacé, elle se bat pour que les lois de légitime défense soient, si ce n’est abolies, du moins révisées. Elle est devenue une porte-parole nationale de Moms Demand Action for Gun Sense in America, une association qui demande un retour au bon sens en termes d’usage des armes à feu.

Le Temps: Vous avez perdu votre fils, tué par balles à l’âge de 17 ans, par un Blanc parce qu’il écoutait de la musique trop fort. Comment réagissez-vous aux événements de ces derniers mois aux Etats-Unis, notamment à Ferguson?

Lucy McBath: Bien que les Etats-Unis aient fait de grands progrès au plan racial, les problèmes entre les minorités et la police en zone suburbaine ont toujours existé. Dans ces quartiers, on se méfie de la police qu’on accuse de pratiquer un profilage racial systématique. Dans les communautés les plus pauvres, les gens de couleur ne sont pas perçus comme des citoyens, mais comme des ennemis. Ils pensent que la police est là pour les coincer.

– Comment parliez-vous de ces questions raciales à votre fils Jordan?

– Je lui ai toujours dit qu’il ne devait pas avoir peur d’être ce qu’il était, qu’il ne devait pas changer. Aie conscience de ta valeur et défends-toi, mais de façon pacifique. D’un côté, les jeunes Afro-Américains doivent affirmer leur identité et de l’autre faire attention à la manière dont ils sont perçus. C’est un équilibre difficile. C’est un poids énorme à porter pour des jeunes de cet âge et c’est nuisible à leur développement. Comme l’affirmait Martin Luther King, n’aie pas peur d’affirmer qui tu es. Dieu t’a donné une mission. Tu as beaucoup à apporter à la société.

– Craigniez-vous une aggravation du racisme?

– Il y a beaucoup d’Américains qui n’ont aucun problème lié à la race. Ils n’ont pas de préjugés. Les plus jeunes générations sont aussi beaucoup plus intégrées d’un point de vue racial et social. Les normes sont en train de changer. Elles ne voient plus la couleur de la peau comme un critère de discrimination.

– Récemment, vous avez dû vivre le second procès de Michael Dunn, un Blanc de 47 ans, responsable de la mort de votre fils. Ce dernier a été reconnu coupable d’avoir commis un meurtre dit de 1er degré passible de la perpétuité. Quel sentiment vous anime après ce verdict?

– C’est un soulagement considérable, un poids énorme qu’on n’a plus à porter. Lors d’un premier procès, les jurés avaient conclu à la seule tentative de meurtre. Le verdict qu’ils ont rendu lors du second procès est une manière de valider la vie de mon fils Jordan Davis. Au cours des deux dernières années, moi et mon ex-mari avons combattu pour montrer que la vie de Jordan comptait, qu’il était quelqu’un de bien et que Michael Dunn avait une idée préconçue des jeunes Afro-Américains. Nous sommes reconnaissants au jury d’avoir vu la vérité à travers des faits incontestables.

– Deux ans de procédure. Comment évaluez-vous le système judiciaire américain après une telle épreuve?

– La première année fut un choc. Je n’avais jamais eu affaire au système judiciaire. Je ne savais pas comment la justice pénale et civile fonctionnait. Malgré la douleur inimaginable d’avoir perdu mon fils, nous avons tenté de naviguer dans le système. Ce fut très épuisant. En deux ans, je me suis rendue 60 fois à la cour de justice pour traiter de questions en amont du procès.

– Quelles conclusions tirez-vous par rapport à la loi «Stand your Ground» invoquée par Michael Dunn pour justifier son crime comme un acte de légitime défense?

– Le second procès a permis de montrer que la force utilisée contre mon fils n’était pas justifiée. Michael Dunn n’avait pas à tirer sur quelqu’un qui ne le menaçait pas, qui n’avait touché ni sa voiture, ni lui-même. Plus généralement, les lois de légitime défense «Stand your Ground» devront changer.