Le Temps: Votre livre évoque un «inquiétant» principe de précaution. Pourquoi?

Gérald Bronner: Nous ne sommes pas contre ce principe, à partir du moment où nous avons les capacités technologiques de nous auto-anéantir. Le postulat de base semble de bons sens, mais il est appliqué de manière maximaliste, voire idéologique.

– C’est-à-dire?

– Le cerveau humain est configuré pour surévaluer les risques, c’est bénéfique à la survie de l’espèce. Comme on en appelle sans cesse à l’opinion publique, c’est le principe de précaution qui prévaut, même si le danger est infime.

– Dans l’affaire du nuage islandais, vous pensez donc que l’on en fait trop?

– Personne n’a intérêt à prendre de risques lorsque des vies sont en jeu, mais la décision de boucler quasiment tout le ciel européen a été prise sans le moindre calcul sur la concentration de particules dans l’air. Les Etats ont suivi l’avis britannique sans lancer de ballon météo. L’impact économique et humain est pourtant énorme. Cela me rappelle la grippe A(H1N1). Roselyne Bachelot a été prise en otage. Si elle n’avait pas acheté toutes ses doses – inutiles –, on le lui aurait reproché. Les expertises étaient contradictoires; dans le doute, elle a écouté les plus alarmistes.

– Ne vaut-il pas mieux se prémunir totalement?

– Le principe de précaution doit parfois être appliqué, l’amiante l’a démontré, mais avec prudence et raison. Il faut analyser les problèmes et décider en conséquence, sans se précipiter. C’est ce que l’on attend des politiciens.

– L’opinion elle-même semble tiraillée…

– Les citoyens sont pour le zéro-risque dès lors qu’ils n’en voient pas les conséquences directes, comme pour la recherche sur les OGM. En revanche, lorsque ça les touche personnellement – c’est le cas avec ce nuage ou les 80 millions de doses de vaccins contre la grippe qu’il faudra bien payer –, ils se retournent contre les décideurs.

– Comment expliquez-vous cet usage zélé et relativement récent du principe de précaution?

– Hans Jonas a formulé «le principe responsabilité» dans les années 70, mais il est appliqué de façon maximale depuis les années 2000. Cela s’explique par la rencontre inédite entre une disposition du cerveau humain et une idéologie, à savoir que l’homme est devenu le principal ennemi de l’humanité. Les guerres mondiales aidant, la figure de savant fou et d’apprenti sorcier a hanté nos fictions, sur fond d’écologisme et parfois d’anticapitalisme. Les innovations technologiques sont devenues nocives. Certains citoyens se donnent un rôle de donneurs d’alertes, relayés par Internet et les médias. Tout cela amène au populisme des autorités en matière de précaution, par crainte de sanctions électorales ou juridiques. Les domaines les plus concernés sont la santé et l’environnement.

* Coauteur de «L’Inquiétant principe de précaution», PUF, 2010.