revue de presse

Cesare Battisti, nouveau Dreyfus ou assassin?

Le refus du Brésil d’extrader le terroriste de gauche vers l’Italie déchire les intellectuels français et transalpins

Au dernier jour de son mandat le 31 décembre dernier, le président brésilien Lula avait annoncé qu’il n’extraderait pas Cesare Battisti vers l’Italie, déclenchant une tempête d’indignation quasi unanime dans ce pays (lire LT du 03.01.2011). L’ancien terroriste d’extrême gauche y avait été condamné par contumace pour plusieurs assassinats. Tout au long du mois de janvier, détracteurs et partisans de Battisti se sont affrontés à coups d’articles dans la presse française et italienne.

Une des premières salves a été tirée par l’écrivain et essayiste Antonio Tabucchi dans Le Monde le 15 janvier. Il dénonce alors «le groupuscule de leaders d’opinion qui a soutenu le terroriste», reprochant au gouvernement et aux intellectuels français Bernard-Henri Lévy (BHL), Philippe Sollers et Fred Vargas de faire preuve d’une complaisance éhontée. Rappelons que ce dernier avait bénéficié en France d’un statut de réfugié politique qui lui a permis d’y vivre pendant vingt-cinq ans sans être inquiété. Complaisance donc, doublée d’une arrogance envers la justice italienne, fulmine Tabucchi, qui cite Sollers répondant à un journaliste de La Repubblica le 5 mars 2004: «Pour nous, c’est seulement une question de droit. Si vous étiez Français, vous comprendriez facilement.» «Ils ignorent, tempête l’écrivain, les précieux services que les magistrats italiens ont rendus à la démocratie. […] Ils ont fait arrêter un grand nombre de mafieux, de terroristes et d’hommes politiques corrompus. […] Beaucoup l’ont payé de leur vie.» Et conclut: «Ce qui est le plus offensant, c’est que des gens qui n’ont pas vécu ce que les Italiens ont vécu se permettent si superficiellement de demander à l’Italie de mettre un voile sur notre histoire tragique qui n’est pas encore éclaircie.»

Un voile, justement. Le quotidien Il Fatto du 16 janvier dernier – un journal lancé en 2009 par l’ex-directeur du quotidien de gauche L’Unità contre le «sultanat dégradant» de Silvio Berlusconi – révèle alors que certains passages de la tribune de Tabucchi ont été supprimés dans l’édition du Monde. Le site d’information Mediapart relaie ensuite ce cas de «censure» et interprète ces coupes comme une volonté de ménager BHL, qui siège au conseil d’administration du quotidien français. La presse italienne, elle, n’aura pas cette délicatesse. La journaliste et écrivaine Barbara Spinelli houspille, dans La Repubblica du 5 janvier déjà, «l’ignorance militante» de BHL et des intellectuels français. Elle le juge cynique – il disait soutenir Battisti quels que soient les actes qu’il avait commis – et «blasphématoire» – il a juxtaposé sur son site la photo de Sakineh Mohammadi Ashtiani, l’Iranienne condamnée à la lapidation, avec celle du terroriste italien.

Moins incisive dans Le Monde du 27 janvier, Simonetta Greggio, la romancière italienne qui écrit en français, exige quand même le retour de Battisti: «Ne pas l’extrader, c’est bafouer la souveraineté d’une démocratie.» Et de rappeler que l’Italie est «un Etat de droit et non une république bananière». Elle plaide pour que le terroriste soit rejugé au cours d’un procès équitable au nom de la vérité et de la lutte contre «la dérive berlusconienne, les iniquités, l’arbitraire, les abus». Car l’enjeu est plus large: «[Nous] forcerons nos hommes politiques à ouvrir les archives et à faire justice et peut-être, ensuite, on pourra demander grâce. Grâce non seulement pour Cesare Battisti, mais aussi pour les autres.»

Les autres? L’affaire a ses zones d’ombre. Les juges italiens ont-ils été aussi probes que l’affirme Tabucchi? La raison d’Etat, dans le contexte des années de plomb, a-t-elle pesé sur la magistrature? Parmi d’autres, Fred Vargas mène son enquête. Et réplique à Tabucchi dans Le Monde du 27 janvier: «Non Monsieur, Cesare Battisti n’est pas mon «héros»!» répond-elle à son détracteur, qui l’avait accusée de développer au Brésil son «œuvre de conviction». L’archéologue et auteure de polars est formelle: Battisti aurait fait l’objet de lourdes manipulations. «Il n’existe pas de preuve matérielle contre [lui] ni de témoin oculaire.» C’est le (vrai) chef des Prolétaires armés pour le communisme, Pietro Mutti, «qui accusa Battisti de tous les méfaits de son organisation». Mandats douteux, avocats véreux, sans compter le juge Armando Spataro qui aurait étouffé des preuves… Ayant abattu ses cartes, Vargas conclut, narquoise: «Travaillez, prenez la peine, Monsieur Tabucchi, comme nous l’avons fait ici en France, mais aussi avec l’aide de nos amis italiens vigilants.» Elle lui propose enfin de se rendre lui-même au Brésil pour rencontrer un homme victime d’un lynchage «féroce, aveugle, mensonger».

Une nouvelle affaire Dreyfus à l’horizon? Vargas et Spinelli y font discrètement allusion, évidemment à des fins opposées: les «faux mandats» que détient Vargas sont à ses yeux des pièces à conviction propres à faire sauter l’accusation, comparables aux «bordereaux bleus» qui avaient finalement confondu le commandant Esterhazy. Spinelli, elle, voit dans Bernard-Henri Lévy un Zola de bas étage engagé dans une mauvaise cause. Dans le sillage de cette polémique, l’adjointe à l’Education de la Vénétie, Elena Donazzan, a demandé aux écoles et bibliothèques de la région de mettre à l’index les écrivains – italiens et français – ayant manifesté auparavant leur soutien à Battisti par une pétition remontant à 2004 (au moment où la France songeait à l’extrader, ce qui avait précipité sa fuite vers le Brésil).

L’histoire, racontée par Le Monde du 25 janvier, n’est pas anecdotique. Cette directive de la magistrate catholique affiliée au parti de la Ligue du Nord a créé un tollé dans le monde culturel italien, qui y voit l’ombre des autodafés. «Une chose tellement absurde, énorme, que personne de raisonnable ne peut l’accepter», déclare le philosophe Giorgio Agamben à La Repubblica du 20 janvier: «Je ne suis pas alarmé. Bien plus, je suis consterné. Il est clair que la Constitution italienne n’a plus cours dans les bibliothèques de Vénétie», ajoute… Antonio Tabucchi lui-même dans le quotidien italien. Qui précise qu’il n’y a pas de lien entre son article et cette odieuse initiative vénitienne. Une telle récupération politique de l’affaire Battisti n’est sans doute pas très indiquée pour apaiser les esprits.

Publicité