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Un combattant de l’Armée syrienne libre dans les environs d’Alep.
© © Abdalrhman Ismail / Reuters

Diplomatie

Comment le cessez-le-feu syrien s’est conclu à Genève

Il aura fallu deux nuits blanches aux délégations présentes à Genève pour finalement parvenir à un accord. Retour sur le déroulement des négociations, alors que les différents groupes rebelles ainsi que le régime de Damas ont jusqu’à vendredi prochain pour faire savoir s’ils s’y rallient ou non

Il a fallu servir beaucoup de café dans cet hôtel genevois: pratiquement deux nuits blanches ont été nécessaires aux deux délégations réunies en toute discrétion, et décidées à ne pas se quitter sur une rupture. Pas de discours politiques, nulle considération générale. D’entrée de jeu, l’objectif était fixé, autant du côté russe qu’américain: établir les conditions d’une «cessation des hostilités» en Syrie, alors que les tentatives précédentes avaient sonné comme autant d’échecs retentissants. Samedi matin, c’en était fait. Plus tard, il ne restera plus à Barack Obama et à Vladimir Poutine qu’à s’engager sur le document, lors d’une conversation téléphonique. Encore un dernier détail: convaincre les belligérants sur le terrain, les puissances régionales et le reste du monde que ce curieux huis clos genevois n’a pas été une pure fantaisie et qu’il pourra effectivement avoir le moindre succès sur le terrain (lire LT du 20 février).

A Genève, les données sont claires. Pour les Américains, il faut coûte que coûte trouver un accord. John Kerry, le secrétaire d’État, s’est déjà trop engagé, lui qui était pratiquement le seul à se montrer optimiste avant l’échec des discussions de Genève (il y a trois semaines), puis après le semblant d’accord de cessez-le-feu obtenu à Munich deux semaines plus tard. Ses négociateurs ont les mains liées. Et face à eux, les Russes jouent sur du velours, comme les Américains s’en apercevront bien vite.

Un cessez-le-feu? L’organisation de l’État islamique (Daech) en est bien sûr exclue, puisqu’aussi bien Russes qu’Américains se battent contre elle. Le Front Al-Nusra, soit la branche syrienne d’Al-Qaida l’est également, puisqu’il est, lui aussi, étiqueté comme un «groupe terroriste». La Russie pousse pour que les autres groupements «liés à Al-Qaida» continuent d’être menacés, malgré la trêve, par les bombardements russes.

Premier problème: sur le terrain, les alliances locales sont multiples et, peu ou prou, chaque composante de l’opposition syrienne s’est trouvée, ici ou là, alliée à Al-Nusra dans son combat contre le régime syrien. Interruption de séance pour appeler les capitales. Dans le document final, on s’en tirera par cette formule: seront exclues du cessez-le-feu, les organisations qui «sont considérées comme terroristes par le Conseil de sécurité de l’ONU». C’est un gros mensonge: l’ONU a été incapable de se prononcer sur cette question, tant les «terroristes» des uns ne sont pas les «terroristes» des autres. Elle a délégué cette tâche au groupe international d’appui pour la Syrie (GIAS), qui lui-même a botté en touche. Résultat: rien n’est résolu. Et c’est précisément ce flou qui, jusqu’ici, a permis à l’aviation russe de définir ses objectifs à sa guise. Elle a même visé ces dernières semaines des dizaines… d’hôpitaux et de cliniques grâce à cette définition extrêmement large de la menace «terroriste».

Obstacle escamoté

Qu’à cela ne tienne. Les Russes se montrent particulièrement ouverts à l’idée que Russes et Américains coordonnent au mieux les cibles qui restent «légitimes». L’alarme sonne au sein de la délégation américaine. Nouvelle interruption de séance, qui a failli être la dernière: à Washington, le Pentagone ne veut pas plonger tête baissée dans ce qui a toutes les allures d’un énorme piège. En semblant ainsi s’associer aux frappes russes, les Américains perdraient en effet toute latitude et toute crédibilité. Encore une fois, l’obstacle est escamoté: Russes et Américains acceptent bien d’ouvrir une «hotline» pour tenter de résoudre leurs différences d’interprétation. Mais le gros du fardeau est porté sur les épaules du GIAS (plus précisément sur la «task force» mise en place par ce groupe) et de l’envoyé spécial de l’ONU, Staffan de Mistura. Une source proche du dossier soupire: «Personne n’est en mesure aujourd’hui de savoir précisément ce que les Russes bombardent. Ni l’ONU, ni la «task force», ni les Américains qui n’ont pas assez de relais de renseignement sur le terrain.» En résumé, il faudra faire confiance aux Russes eux-mêmes, lorsqu’ils continueront de définir plus ou moins librement leurs cibles.

«Nous ne voulons pas nous mettre toute l’opposition syrienne à dos, clame pour sa part une source russe qui a suivi de près les négociations. Le but reste pour nous d’amorcer une transition politique en Syrie. Il faut que les Syriens voient qu’il y a bien de la lumière au bout du tunnel.»

Il n’empêche. Samedi, au petit matin, le document était conclu. Les différents groupes de la rébellion, ainsi que le régime de Damas et ses soutiens, ont jusqu’à vendredi prochain à midi pour décider s’ils se sentent, ou non, parties prenantes à la trêve. Douze heures plus tard, «la cessation des hostilités» entrera en vigueur.

Les conséquences n’ont pas tardé à apparaître. Tout groupe qui refusera de plier sera ainsi considéré comme une «cible légitime» par les avions russes, comme l’a reconnu John Kerry lui-même. Plus frappant encore: le président Bachar el-Assad a immédiatement fixé la date des prochaines élections législatives à la mi-avril. Des élections qu’il remportera, sans l’ombre d’un doute, tirant ainsi un trait sur cette «transition politique» que les rebelles exigent. Dernière précision, apportée par la Russie: le quartier général de l’organisme qui sera chargé d’établir le respect du cessez-le-feu se situera en Syrie, près de Lattaquié, le fief alaouite de Bachar el-Assad, exactement là d’où partent les avions de combat russes.

John Kerry et son équipe se sont-ils, une nouvelle fois, fait rouler dans la farine? «Cela permettra de clarifier le jeu de chacun», disait mardi le secrétaire d’État, comme pour se dédouaner. En assurant que Washington avait «d’autres options» en cas d’échec de l’exercice. Mais en prenant bien soin de ne pas préciser en quoi consistaient ces «options».

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