Les caissières de la Migros Etrembières s’ennuient ferme ce samedi. Très peu de clients. «Mais il y a eu foule hier, les gens ont anticipé», dit l’une d’entre elles. Dehors, une centaine de «gilets jaunes» filtrent le carrefour. Les automobiles ne sont pas bloquées mais roulent au pas. Ce qui suffit à étirer des queues de véhicules vers Annemasse et à l’entrée de l’autoroute en direction de Genève.

Jean-Marie Blugeon, l’un des quatre organisateurs de l’opération, explique: «La police est venue nous voir pour que l’on n’occupe pas le milieu de la chaussée mais les bords, à cause des incidents qu’il y a déjà eus. Notre colère est civique, nous respectons les forces de l’ordre et ne voulons aucune incivilité», insiste-t-il.

Appels au calme incessants

Le décès en Savoie d’une manifestante renversée par une voiture et la quarantaine de blessés annoncés sur l’ensemble de la France ont choqué ici. D’où les incessants appels au calme criés au mégaphone. A 11 heures, ils étaient nombreux, rassemblés sur la place du Château-Rouge à Annemasse, rejoints par une trentaine de motards en colère. Un briefing a été organisé afin de scinder les manifestants en quatre groupes, vers Arthaz, Cranves-Sales, Ville-la-Grand et Etrembières.

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Un rassemblement hétéroclite, de tous âges, des militants de la France insoumise à ceux du Rassemblement national, mais avant tout une écrasante majorité de personnes apolitiques. Comme Sébastien, un intérimaire qui travaille dans la vallée de l’Arve et gagne 1200 euros par mois. «Je manifeste comme tout le monde contre la hausse des carburants, moi je paie 350 euros en essence pour me rendre au travail, mais il n’y a pas que cela, c’est la précarité en général et le dégoût des politiques.» Il poursuit: «On va faire comme les bonnets rouges il y a 200 ans en Vendée, ces petits commerçants qui se sont révoltés contre l’impôt du sel. On va faire bouger les choses, reprendre les lanternes et ressortir la guillotine.»

Plus modéré, Jean-Marie Blugeon explique qu’il est en colère depuis le jour où il a voulu acheter une voiture hybride: «Je veux rouler propre, mais le vendeur m’a dit que la prime d’Etat de 2500 euros pour ce type d’achat avait été supprimée, ça m’a écœuré.»

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En France, 250 000 personnes en tout annoncées, 2000 rassemblements, les nouvelles ont réchauffé les Annemassiens présents. Une femme brandissant un panneau où l’on peut lire «Nous sommes des gens bons» confie: «Je ne croyais pas à une mobilisation ici, car on est pour la plupart des travailleurs frontaliers, on a des salaires de riches pour le reste de la France, mais les gens sont solidaires.» Elle sourit: «En fait, c’est Macron qui a organisé tout ça, avec sa politique libérale parisienne.»

Ras-le-bol général

Deux jeunes, musique à fond dans leur habitacle, sont venus de La Roche-sur-Foron. Ils travaillent dans l’horlogerie à Genève, déclarent des salaires de 3200 francs. Alexandre dit: «Il n’y a pas que l’essence, c’est un ras-le-bol, la politique pourrie. Moi je viens pour mes grands-parents qui ont une retraite totale de 500 euros, c’est une honte et c’est nous, les petits-enfants, qui devons les aider.»

Seul incident notable, samedi à 14 heures: une camionnette immatriculée à Genève a forcé le filtrage. Le chauffeur, excédé, s’en est pris «à ces Savoyards qui foutent rien alors que moi je travaille». Le service d’ordre des «gilets jaunes» a dû intervenir. Dans la région, c’est à Passy que la situation a été la plus tendue. Quarante CRS, matraque à la main, se sont déployés pour mettre un terme au blocage de l’Autoroute blanche en direction du Mont-Blanc. Les gilets jaunes se sont déployés aussi à Annecy, à Scionzier et à Cruseilles. Dans l’Ain, trois sites ont été occupés à Bellegarde par 200 personnes. Dans le Pays de Gex, 12 sites de blocages ont été recensés.