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«C'est le moment de vérité pour l'Argentine qui est au bord de la désintégration et du chaos»

Argentine. L'élu péroniste Eduardo Duhalde est officiellement entré en fonctions mercredi après la démission, dimanche, d'Adolfo Rodriguez Saa. Il devrait diriger le pays jusqu'en décembre 2003. Le cinquième président argentin en deux semaines veut rompre avec le néolibéralisme et abandonner la parité peso/dollar tout en demandant une aide internationale

«Nous devons dire la vérité: l'Argentine est en faillite, l'Argentine est anéantie.» Pour son discours d'investiture, dans la nuit de mardi à mercredi, Eduardo Duhalde, le cinquième président argentin en moins de deux semaines, avait des accents apocalyptiques. «C'est le moment de vérité, a-t-il déclaré devant le Congrès qui venait de l'élire. Nous sommes au bord de la désintégration et du chaos.»

L'Etat «n'a plus un peso»

Le péroniste a tiré un bilan sans concession des années Carlos Menem, l'ex-président (1989-1999) également issu du Parti justicialiste, et de sa politique néolibérale: «Le modèle actuel a engendré la pauvreté de 2 millions de compatriotes, a détruit la classe moyenne, ruiné nos industries et réduit à néant le travail des Argentins.» Eduardo Duhalde, 60 ans, a reconnu que l'Etat «n'a plus un peso» pour faire face au paiement de ses obligations, des salaires et des retraites. Quant à la convertibilité peso-dollar, instaurée en 1991, elle «a vécu»: «L'essence même de ce modèle pervers en a terminé avec la convertibilité». A la place, l'élu populiste promet d'«asseoir un nouveau modèle capable de relancer la production, le travail des Argentins, le marché interne et de promouvoir une distribution plus juste de la richesse». Le discours d'Eduardo Duhalde a été accueilli par un concert de casseroles – en signe d'hostilité – orchestré depuis les balcons des immeubles de Buenos Aires. Quelques heures après qu'il a prêté serment, des milliers de manifestants sont descendus dans les rues de la capitale pour demander la tenue immédiate d'élections. A l'approche du parlement sous haute surveillance, la foule a toutefois été dispersée par la police. La classe politique argentine dans son ensemble a perdu toute estime dans l'opinion publique argentine, plus particulièrement au sein des classes moyennes écrasées sous les dettes. Largement corrompues, les élites politiques sont soupçonnées de poursuivre leur propre agenda et de défendre leurs intérêts alors que le pays sombre dans le marasme. «Les ambitions personnelles et les luttes internes des partis prévalent sur l'intérêt public, écrit l'un des plus grands quotidiens argentin La Nacion. La société argentine demande des changements profonds dans la façon de mener la politique.»

Accusé de corruption

Si l'on assiste à une valse des têtes à la présidence, les institutions du pays n'en continuent pas moins de fonctionner. Après la démission, il y a dix jours, du président Fernando De la Rua, puis, dimanche, de son successeur Adolfo Rodriguez Saa – qui a perdu l'appui du parti péroniste – le pouvoir est revenu pour quelques instants au président du Sénat avant qu'il ne démissionne à son tour pour raison de santé. Le poste devait alors revenir au président de la Chambre des députés qui s'est toutefois aussitôt déclaré hors course, car sans soutien majoritaire des députés. C'est finalement le vétéran de la politique Eduardo Duhalde qui a été élu par le Congrès. Il gouvernera jusqu'en décembre 2003, le scrutin présidentiel prévu pour mars 2002 ayant été annulé. «Organiser une élection dans le climat actuel serait une pure folie», a expliqué un représentant de l'opposition. Après avoir été le vice-président de Carlos Menem (1989-1991), puis gouverneur de la plus grande province du pays, Buenos Aires, Eduardo Duhalde a échoué dans la course à la présidence en 1999. Cet avocat et notaire bénéficie du soutien du plus grand syndicat du pays, la CGT, d'obédience péroniste. Sa critique de l'économie de marché et sa volonté de protéger les industries locales lui valent encore un certain soutien populaire.

Mais son parcours fait douter qu'il puisse être l'homme du changement tant attendu par les Argentins. Lorsqu'il était gouverneur de Buenos Aires, Eduardo Duhalde a été accusé à plusieurs reprises de corruption. La rumeur est allée jusqu'à lui prêter le contrôle du trafic de drogue de sa province. En apprenant son élection, l'ancienne vedette de football Diego Maradona a lâché: «Nous voulons un président sans tache. Et, de ce côté, Duhalde nous a fait la totale.»

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