Reportage

«C’est la mort assurée si je retourne vers l’Etat islamique»

Adnan et Sélina avaient quitté Lausanne pour la Syrie. Ils sont désormais en détention dans le nord du pays. Les autorités kurdes voudraient que la Suisse les reprenne. Pour l’instant, Berne fait la sourde oreille

Débarqués en Syrie en juillet 2015, Adnan et Sélina – des noms d’emprunt choisis pour protéger leur identité – ont passé plus de deux ans avec les djihadistes. Ils ont vécu à Raqqa, à Mossoul, à Tal Afar, puis de nouveau à Raqqa, enfin à Hajin au sud-est de Deir ez-Zor, le dernier bastion de l’Etat islamique (EI). A peine arrivés à destination, les deux Suisses furent séparés, d’un côté les femmes, de l’autre les hommes, pour suivre une formation accélérée d’idéologie djihadiste. Rien n’était comme les Lausannois l’avaient rêvé, ils racontent «la rapide désillusion et leur errance désespérée d’un bout à l’autre du califat». Leurs deux témoignages se recoupent, mais cela ne signifie pas forcément que leur version de l’histoire soit vraie.

Adnan et Sélina décident finalement de fuir, mais se font appréhender par les combattants kurdes. Aujourd’hui internés séparément dans le nord de la Syrie, lui dans une prison pour djihadistes, elle et leur fille de 18 mois dans un camp, ils risquent gros pour avoir rejoint les rangs de l’EI. Personne ne sait pourtant s’ils seront jugés un jour, ni quelle sera la juridiction compétente. Les Kurdes ne veulent pas les garder et plaident pour que la Suisse les reprenne, mais cette dernière fait la sourde oreille. Questions juridiques, morales et humanitaires s’entremêlent et restent pour l’instant sans réponses.

Malade de la gale

Le Temps a rencontré les deux Suisses. Six miliciens cagoulés surgissent à l’endroit prévu pour la rencontre. Le lieu de détention à proprement parler est, lui, tenu secret, seul le CICR a pu le visiter. Les hommes armés encadrent Adnan, qui semble ne pas comprendre ce qui lui arrive. Son visage émacié et hagard est rongé par une barbe irrégulière, sa démarche maladroite. Personne ne l’a prévenu de cette visite, explique-t-il, méfiant. «Ça va me retomber dessus, ils contrôlent tout», dit-il. En effet, l’un des gardiens veut filmer l’interview, «pour les archives», se justifie-t-il.

Trois jours après mon arrivée, j’ai compris que l’EI n’était pas ce que j‘avais cru. Mais on ne s’enfuit pas facilement du califat

Adnan, Lausannois détenu en Syrie

Adnan croise les jambes, il est pieds nus dans ses savates, hésite dans un premier temps, puis accepte de parler à condition que ses propos ne soient pas déformés. «Je ne suis pas très bien ces temps-ci. Des problèmes de peau, des démangeaisons, des plaques rouges douloureuses.» Les symptômes de la gale. «Ils me donnent du paracétamol à faible dosage, ça ne sert à rien. Je reste tout le temps couché ou assis, je suis tout rouillé.» Il bégaye, cherche ses mots, comme si la parole était rouillée elle aussi: «Je n’ai plus l’habitude de parler normalement. Je discute avec quelques codétenus francophones, mais nos conversations sont sommaires.»

«Si tu ne fais pas tes prières, c’est l’enfer»

Ils sont vingt ou plus par chambre de vingt mètres carrés. Les conditions de détentions sont rudes, mais sans comparaison avec ce qui a cours dans la région. «Je ne peux pas me plaindre, en Irak, ce serait terrible, et dans la Syrie de Bachar el-Assad, pire encore.» Et les cachots de l’EI, comment sont-ils? «Je sais, bafouille-t-il, je n’ai pas le droit de me plaindre.» Les combattants étrangers sont réunis dans les mêmes prisons. Il n’y a pas d’autre Suisse avec Adnan, mais sept Français et un Belge. «Ils sont originaires d’Algérie ou du Maroc, et parlent français. Heureusement, parce qu’en arabe, je ne peux pas avoir une vraie discussion.»

Ses codétenus ont tous rejoint l’EI, comme lui. «Certains disent regretter leur choix mais beaucoup ne rêvent que de retourner vers l’EI.» Suspicion et tensions règnent entre les anciens djihadistes qui s’accusent mutuellement d’avoir trahi la cause. «C’est très violent, explique Adnan, les coups de poing sont monnaie courante. Quelqu’un s’est même fait poignarder. Ils se traitent de mécréants, la pire des insultes, celle qui autorise tous les châtiments. Si tu ne fais pas tes prières, ta vie devient un enfer.»

«Moi, j’essaie de passer inaperçu, de ne pas me faire remarquer, pour éviter les violences. Déjà, je suis considéré comme un traître pour avoir fui le califat, comme un lâche qui ne s’est pas battu jusqu’au bout. Heureusement, ils ne savent pas tout.» Le reste, qu’Adnan ne partage pas avec ses codétenus, constitue sa ligne de défense: il a rejeté l’EI presque d’emblée et a refusé de se battre. Ce qui serait étayé par des documents que l’EI a consignés sur Adnan et qui ont été par la suite récupérés par les services secrets occidentaux. «Trois jours après mon arrivée, j’ai compris que l’EI n’était pas ce que j‘avais cru. Mais on ne s’enfuit pas facilement du califat, ce n’est pas pour rien que l’on nous avait confisqué nos passeports dès le premier jour, pour mieux nous contrôler. Alors j’ai suivi le mouvement en essayant de protéger ma femme, puis notre fille. Jusqu’à ce que cela devienne insoutenable à cause des bombardements incessants.»

Trente coups de fouet

L’histoire semble incroyable et Adnan en convient, il aura du mal à convaincre ses juges. Ce grand gaillard a suivi les djihadistes aux quatre coins du califat, mais n’aurait jamais pris les armes, ni commis de violences, échappant à la conscription obligatoire en usant de subterfuges et en racontant des bobards. «Ce refus de combattre m’a valu d’être arrêté par les commandants de l’EI, j’ai été incarcéré et condamné à recevoir trente coups de fouets.»

Pour le couple, l’aventure djihadiste se termine à Hajin, au sud de Deir ez-Zor, dans le dernier bastion djihadiste. Acculés à la frontière irakienne, les combattants de l’EI trônent sur une montagne de ruines. «Au moment de notre fuite, il n’y avait pour ainsi dire plus que des étrangers et parmi eux les plus radicalisés. Quant aux autres, des Syriens et des Irakiens surtout, ils ont quitté le navire, car il était plus facile pour eux de se fondre discrètement dans le paysage. Mais les derniers djihadistes vont résister jusqu’au bout, car ils n’ont rien à perdre.»

Parmi eux, des familles d’étrangers et un Suisse aussi, considéré comme très dangereux, Abu Ilias al-Swisri, un Genevois. «Je l’ai rencontré à plusieurs reprises, la première fois à Mossoul, dans un café internet. Quelqu’un l’a montré du doigt en me disant qu’il était Suisse comme moi et très connu dans l’EI. Je l’ai croisé une dernière fois en décembre 2017 à Hajin. Il était très sympa, mais je ne lui ai rien dit de mes doutes. En ce qui concerne l’EI, je ne pense pas qu’on partageait les mêmes vues.»

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A Hajin, Adnan craint surtout pour la vie de sa famille. Ils vivent dans une maison en ruine, laissée à l’abandon par ses propriétaires. «La vie n’était plus possible, les bombardements ne cessaient plus et visaient sans discrimination civils et combattants. Les avions ont même largué des bombes au phosphore qui brûlaient tout. Il nous fallait fuir avec ma femme et ma fille. C’est alors que je me suis fait arrêter par un cadre de l’EI. Il voulait savoir quelle était ma katiba (unité), chaque combattant a normalement une attestation pour confirmer son statut, mais je n’avais rien. J’ai essayé de mentir, ils ne m’ont pas cru et je me suis retrouvé au cachot.»

Quand il ressort après une semaine, sa famille a disparu. «J’avais tellement peur qu’il leur arrive quelque chose, je m’en voulais terriblement.» Recueillies par un voisin syrien, Sélina et sa fille sont saines et sauves. Mais la décision est prise de quitter l’EI par tous les moyens possibles.

«Je ne veux pas que ma fille grandisse dans ce camp»

Le couple réussit à se faire envoyer de l’argent, de quoi payer un passeur pour échapper à la vigilance des djihadistes, traverser la ligne de front sans se faire attraper par les combattants kurdes, puis gagner la Turquie. «J’ai négocié âprement le prix et on s’est enfui à quatre sur une moto. Mais le contrebandier nous avait en fait vendus aux Kurdes pour lesquels il travaillait.»

Fin de la cavale, Adnan dit tout regretter, surtout le mal qu’il a fait à sa femme et à leur fille en les entraînant dans cette funeste aventure. «J’ai pu le lui dire directement, en octobre, lorsque les Kurdes nous ont permis de nous voir pour quelques heures. Par l’entremise du CICR, j’ai pu leur écrire et recevoir quelques courriers, mais plus depuis deux mois et demi. Tout est de ma faute uniquement, ma femme n’a fait que me suivre, elle et ma fille devraient être libérées.»

Sélina ne lui en veut pas. «Il est fondamentalement gentil, il a essayé de nous protéger, dit-elle. Alors que lui serait tout de suite reparti en Suisse, moi il m’a fallu plus de temps pour réaliser qu’on s’était complètement trompé.»

A Roj, dans le camp de tentes où elle est internée, avec plusieurs centaines de femmes, dont une centaine d’étrangères, Sélina désespère de voir la situation s’enliser. Elle ne peut pas croire que le gouvernement suisse ne fasse pas les démarches nécessaires pour qu’elle et sa fille soient transférées. Sur ce point, la position du CICR est claire: «Nous encourageons les Etats à envisager le rapatriement de la mère avec ses enfants y compris dans les cas où elle pourrait faire l’objet de poursuites judiciaires à son retour», déclare l’une de ses porte-parole, Iolanda Jaquemet.

La voix de Sélina se brouille lorsqu’elle évoque son quotidien: «Il n’y a que des lentilles, je n’ai plus de boîtes de thon. Il n’y a pas de produits laitiers, comment faire avec ma fille? Elle ne peut pas rester dans ce camp, ce n’est pas un lieu pour une petite fille. Je ne veux pas qu’elle grandisse ici», lâche-t-elle en larmes. Serait-elle d’accord de laisser sa fille partir seule? «J’y ai pensé, mais que lui arrivera-t-il ensuite? Elle est trop petite pour être séparée de sa maman. Et si je la laisse partir, que m’arrivera-t-il à moi? Les Suisses ne me laisseront pas rentrer. Le seul moyen pour nous en sortir toutes les deux, c’est de rester ensemble.»

Berne suit le dossier

La responsable du camp, une combattante kurde, explique que les moyens manquent: «Ni l’administration locale ni les forces kurdes [YPG] n’ont l’argent nécessaire pour entretenir longtemps des centaines de prisonniers. Nous ne pouvons pas mettre en place une structure pour juger tous ces criminels. Ils doivent être jugés et emprisonnés chez eux.»

Adnan et Sélina redoutent que les autres options soient catastrophiques. «Des femmes ont été renvoyées vers les djihadistes dans le cadre d’un échange de prisonniers. Je crains qu’un matin on nous renvoie là-bas.» Une crainte que partage Adnan qui aurait assisté au départ d’anciens coreligionnaires. «Ceux que je connaissais voulaient retourner là-bas pour combattre. Mais pour moi, cela signifierait la mort si je me retrouvais à Hajin. La défection est punie par la peine capitale.»

D’autres rumeurs font état de prisonniers transférés à Bagdad pour y être jugés ou même à Damas, «et pour moi, ce serait la même chose, jugement expéditif et pendaison en Irak, ou tortures suivies d’une mort inévitable dans les geôles de Bachar el-Assad».

Saleh Muslim, l’un des responsables du PYD, le principal parti qui dirige la région kurde de facto indépendante du nord-est syrien, confirme que des échanges avec l’EI ont eu lieu, mais exclusivement sur une base volontaire. Mais il dément catégoriquement que des prisonniers aient été livrés au régime syrien. La Russie, l’Indonésie, les Etats-Unis et l’Arabie saoudite ont rapatrié leurs ressortissants pour les juger. Des négociations seraient en cours avec le Danemark, les Pays-Bas, le Canada, la Belgique et la France mais, selon Saleh Muslim, la Suisse n’aurait pas répondu aux invitations à nouer un dialogue avec les autorités locales. A Berne, on confirme suivre le dossier, mais le DFAE refuse d’en dire davantage. Les deux Suisses ignorent tout de leur sort à venir.

Selon les autorités kurdes, 800 djihadistes de l’EI, ressortissants de 46 Etats différents, ont été capturés par les Forces démocratiques syriennes (FDS), une milice formée de Kurdes et d’Arabes et soutenue par la coalition occidentale anti-djihadistes. Par ailleurs 584 femmes et 1248 enfants vivent dans les camps. Pour Abdulkerim Omer, coprésident du Département des relations extérieures de la région kurde auto-administrée, «il faut que les Etats concernés viennent chercher leurs citoyens. Il s’agit d’une obligation morale et juridique. Si les Etats et les instances internationales n’assument pas leurs responsabilités, nous prendrons les décisions qui s’imposent. Mais nous ne garderons pas ces djihadistes chez nous.»

Radicalisés par naïveté

Les deux Lausannois ne s’attendent-ils pas à devoir être jugés pour avoir rejoint une organisation terroriste qui a commis des méfaits d’une cruauté abominable? L’un et l’autre consentent à payer pour leurs erreurs et à purger une peine de prison, mais ils veulent que cela soit en Suisse, dans des conditions acceptables. «J’ai cru à la propagande que l’EI diffusait sur les réseaux sociaux par naïveté. Je ne connais pas grand-chose de l’islam, mais ce qu’en a fait l’EI n’a rien à voir avec le message du Coran.»

Adnan et Sélina ont des origines bosniaques, ils ont grandi dans des familles peu pratiquantes, et ne fréquentaient pas la mosquée, avant de se radicaliser sur les réseaux sociaux. Sélina dit ne porter le voile que par obligation dans le camp, pour ne pas être maltraitée par les autres femmes. Adnan, lui, aimerait désormais en savoir un peu plus sur le Coran et l’islam.


L’EI n’est pas encore mort

Dans l’est de la Syrie, les djihadistes se battent avec acharnement dans leur dernier réduit

En octobre 2017, Raqqa, capitale de l’Etat islamique, tombe aux mains des Forces démocratiques syriennes (FDS), qui combattent les djihadistes. Mossoul a été reprise par les forces irakiennes trois mois plus tôt et l’Etat islamique (EI), à l’agonie, semble vivre ses dernières heures.

Alors qu’elle paraissait acquise, une année plus tard, la victoire semble désormais plus compliquée sinon incertaine. Certes, l’EI ne contrôle plus un territoire aussi vaste que la France, mais résiste dans ses derniers retranchements. Après une série de cuisantes défaites, les djihadistes ont infligé des pertes sévères à leurs poursuivants et ont même repris du terrain. Plus inquiétant encore, ils reviennent dans les zones d’où ils avaient été chassés et y mènent des attaques meurtrières. Ces attentats et ces combats pourraient préfigurer la nouvelle stratégie de l’EI.

Vendredi, une ONG syrienne a annoncé que les FDS avaient repris Hajin, ultime bastion djihadiste dans la province orientale de Deir Ez-Zor, près de la frontière irakienne. L’EI ne contrôlerait plus que les villages de Soussa et Al-Chaafa dans ce réduit. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme, quelque 17 000 combattants des FDS sont impliqués dans l’offensive.

Hajin, à la frontière irakienne, est une petite ville sur l’Euphrate, prise en étau par les FDS au nord et par l’armée syrienne au sud. Ces derniers mois, pas un jour ne passait sans que les avions de la coalition déversent leurs bombes. Civils et djihadistes, en majorité des combattants étrangers fanatisés à outrance, sont à la même enseigne et n’ont d’autre recours que de se terrer dans des trous.

Jusqu’à la mort

«Ce sont des forcenés, explique Mustafa Bali, l’un des porte-parole des FDS, ils veulent se battre jusqu’à la mort. Mais il y a aussi une autre raison qui explique nos difficultés à les vaincre. Ils se trouvent sur une frontière, cela leur a permis d’obtenir des soutiens en provenance d’autres zones.» En fait, les djihadistes se sont repliés dans de vastes étendues désertiques d’un côté et de l’autre de la frontière où ils ont aménagé des caches et des souterrains en tirant profit des grottes existantes.

Dans les villes aussi, l’EI garde des relais et des cellules dormantes. A Raqqa notamment, où depuis l’été attentats et assassinats se sont multipliés, explique la jeune maire de la ville, Leila Mustafa. «Nous avons cru qu’ils avaient tous quitté la ville, mais en fait certains s’étaient cachés.»

Pour Mustafa Bali, pendant que tous les regards se tournaient vers Hajin, supposément leur dernier sanctuaire, les djihadistes se reconstruisaient ailleurs: «Ils ont profité des dissensions entre les forces qui prétendent les combattre, notamment les milices irakiennes et l’armée syrienne. Bagdad a très vite revendiqué une victoire totale sur l’EI. Les forces irakiennes se sont démobilisées et l’EI en a profité.»

Soutien dans la population

Ce dont tous conviennent, c’est du soutien dont l’EI bénéficie encore dans la population arabe sunnite. Plus grave, dans les territoires ravagés par la guerre, la reconstruction ne démarre pas, justifiant les craintes que les Arabes sunnites nourrissent de se voir collectivement punis. L’EI capitalise sur ce sentiment d’injustice et trouve ainsi de nouveaux soutiens, sinon de fraîches recrues, grâce auxquels les djihadistes parviennent à circuler d’une zone à l’autre.

«Ils seront là pour longtemps, explique Mustafa Karasu, l’un des leaders du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Ils ont repris leur ancienne tactique de guérilla, privilégier le mouvement plutôt que le contrôle du territoire, se cacher et frapper très vite grâce aux attentats suicides et aux véhicules piégés.»

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