«C’est la pire attaque contre la vie juive depuis l’Holocauste. Si l’interdiction de faire circoncire les enfants est maintenue, il n’y a plus de vie juive possible en Allemagne.» Rabbi Pinchas Goldschmidt a tenu des propos qui ont fait trembler jusqu’au gouvernement après la décision contestée du Tribunal de grande instance de Cologne, le 26 juin, condamnant les circoncisions religieuses parce qu’elles «portent atteinte à l’intégrité physique de l’enfant».

Angela Merkel ne décolère pas. «Je ne veux pas que l’Allemagne soit le seul pays au monde dans lequel les juifs ne peuvent pratiquer leurs rites. Sinon on passerait pour une nation de guignols», aurait dit la chancelière, selon la presse allemande. Le gouvernement a promis rapidement une loi qui autoriserait les circoncisions religieuses, tout en maintenant l’interdiction de l’excision.

Rachel et Kai sont incrédules. Dans leur salon berlinois, Samuel, 4 ans, joue avec sa sœur au pied d’une montagne de cubes en bois. «Samy avait tout juste huit jours lorsque le Mohel que nous avions fait venir de Suisse l’a circoncis, raconte son père. Samy a à peine pleuré. A cet âge-là, ils sont si petits qu’ils ne subissent pas de traumatisme, d’autant que les terminaisons nerveuses ne sont pas vraiment en place.»

Le Tribunal de grande instance de Cologne en a décidé autrement. «Le corps d’un enfant est modifié de façon durable et irréparable par la circoncision, ont estimé les juges. Cette modification est contraire à l’intérêt de l’enfant, qui doit décider par lui-même de son appartenance religieuse.» La circoncision à des fins médicales reste en revanche légale. Pour les circoncisions religieuses, les juges estiment qu’il faut attendre la majorité religieuse, fixée à 14 ans. Un jugement surréaliste pour la communauté juive. «Chez les juifs, la circoncision doit être pratiquée au huitième jour», insiste Rachel.

Mille trois cents enfants sont circoncis chaque année à Berlin. La plupart sont musulmans. Cent cinquante sont juifs. L’Hôpital juif de Berlin, qui pratiquait 300 circoncisions par an, essentiellement sur des patients musulmans, a suspendu ces actes «jusqu’à ce que la situation juridique soit clarifiée».

Erkan, futur papa turc, se sent insulté par les juges. «Ici, on ne nous respecte pas, on ne respecte pas nos traditions. On a toujours pratiqué la circoncision, pour des raisons religieuses, mais aussi d’hygiène et de santé. Mon fils sera circoncis. S’il le faut, nous attendrons l’été et les vacances en Turquie.»

En Allemagne, seuls les néocommunistes de Die Linke, quelques musulmans critiques envers l’islam et une poignée de juristes se félicitent du débat en cours. En 2008, quelques juristes lançaient un débat resté longtemps discret autour de la circoncision, s’étonnant que la justice allemande laisse le corps médical dans un véritable flou juridique. Quelques intellectuels musulmans se mêlent au débat. Plusieurs écrits dénoncent la circoncision pratiquée sans anesthésie, sur des enfants terrorisés, trahis par leurs parents au nom de la religion.

«A chacune de mes visites chez le barbier pour me faire couper les cheveux, enfant, j’avais des sentiments mitigés, se souvient l’écrivain irakien Najem Walli dans une tribune libre au quotidien de gauche Tages Zeitung. Finalement, ce n’est pas le barbier qui m’a circoncis, mais le chirurgien le plus réputé de la ville. Je m’en souviendrai toute ma vie. Il n’y a pas eu d’anesthésie. Ça a été ma première rencontre avec la torture.»

Les enfants sont étrangement absents du débat qui fait rage depuis quelques semaines dans le pays et au-delà. Que précisément l’Allemagne ait ainsi sans vraiment le vouloir pris l’initiative de croiser le fer avec le judaïsme provoque une certaine incompréhension. «Les antisémites de l’Allemagne nazie haïssaient les juifs circoncis, et voici que l’Allemagne humaniste, au nom des bons sentiments, remet à son tour la circoncision à l’index», s’émeut le philosophe Alain Finkielkraut dans les colonnes du Point. «Il faut garder son sang-froid, tente le juriste Christian Pestalozza, de l’Université libre de Berlin. Ce jugement a le mérite de mettre le doigt sur un problème non réglé. Bien sûr, d’autres rites pourraient être jugés préjudiciables pour l’enfant. Le baptême, par exemple. Mais il n’y a pas là d’effet irrémédiable comme avec la circoncision. L’idéal serait que les communautés religieuses aident à formuler une future loi. On pourrait imaginer une circoncision symbolique, comme cela se fait je crois en partie en Grande-Bretagne.»

La circoncision symbolique d’une carotte, évoquée par certains en Allemagne, est encore très loin de faire l’unanimité.

«Il n’y a pas eu d’anesthésie. Ça a été ma première rencontre avec la torture»