Grinçantes, fumeuses, colossales. Les cathédrales métalliques des usines et des centrales se dressent en rase campagne. La nuit, elles scintillent à la ronde de mille feux. Elles incarnent l’un des visages du slogan India Shining – l’«Inde qui brille», emmenée par ses besoins et sa croissance économique dans une industrialisation massive.

Au Chhattisgarh, un Etat tribal et forestier du centre de l’Inde, les trésors de la terre font la joie des grandes compagnies: industries houillère et sidérurgique, cimenteries, extraction du charbon et des minerais de fer, mais aussi aluminium, calcaire, dolomite, bauxite, et encore étain, grenat, quartz, marbre et diamant.

Les districts de Korba et de Raigarh sont des eldorados où l’ampleur des projets évoque une ruée vers l’or. Rien qu’à Raigarh, il y a près de 300 exploitations existantes ou approuvées. Et le chaos de cette industrialisation brutale en serait presque poétique, avec ces soleils troubles et ces halos gris, ces routes saturées d’ornières et de poussière, et ces hommes masqués de foulards aux airs de gangsters. Parfois apparaît un îlot de verdure, qui bientôt tombe à pic sur la fosse béante d’une mine de charbon. Parfois apparaît une rivière aux eaux assombries par les déchets boueux, qui, au petit matin, accueillent le bain de paysannes en sari.

Dans les paysages dévastés de Korba, une maison traditionnelle résiste au milieu des ruines de Gorapath, un hameau détruit au bulldozer. Kumar Ban Goswani et ses trois frères, la moustache fière et l’honneur sauf, refusent de partir. Pourtant, au fil des ans, les usines ont assailli les environs. D’un côté, le groupe privé Vandanaa et ses filiales ont réquisitionné toute la zone de Chhuri Kala, un nom qui signifie «couteau noir» en hindi. Et de l’autre s’étendent les terres récupérées par le groupe public des centrales thermiques (National Thermal Power Corporation, NTPC).

«Plutôt mourir que partir», jure Kumar, le quinquagénaire de la fratrie. Il y a peu, avec ses 13 hectares acquis sur sept générations – il était le plus riche fermier du village. Le gouvernement a confisqué ses terres par la force et lui a donné un chèque d’indemnités que le paysan ne veut pas encaisser. Le 25 février, des policiers ont tenté de le déloger avec sa famille. Peine perdue. Mais les étables ont été rasées, l’électricité et l’eau ont été coupées, et la route d’accès a été défoncée. Assiégée et asphyxiée, la famille vit à l’écart monde. «Pourquoi suis-je traité en criminel?» répète le fermier en se remémorant la venue des policiers. Il secoue la tête: «Il n’y a pas de démocratie en Inde.»

Ce bras de fer, aiguisé par les manquements des autorités, se joue de village en village. Ici, une hutte tribale s’entête face à une multinationale et là, des aborigènes qui vivaient de leur forêt sacrée doivent quitter leur village. Le Chhattisgarh, c’est Avatar! Comme dans le film de James Cameron, cette guerre larvée n’a qu’un enjeu: la terre. Et la réticence des paysans à céder leurs propriétés ne fait guère le poids face aux pressions. «Nos pétitions restent lettre morte, explique le docteur Vinod Pandey, à la tête des agitations à Chhuri Kala. Ces compagnies violent nos droits.»

Vinod Pandey dénonce le détournement de la loi PESA (Panchayat Extension to Scheduled Areas Act), qui exige l’accord des conseils de village pour les réquisitions de terres. Cette loi protège les zones tribales, nombreuses au Chhattisgarh. Mais «en cas d’urgence», les autorités ont la possibilité d’appliquer la loi de 1894 sur l’acquisition des terres. Pour le compte des centrales de Vandanaa, le gouvernement a ainsi avancé que les besoins en électricité constituaient une priorité d’intérêt public et justifiaient les réquisitions. Pourtant, la région est en surplus d’électricité et exporte vers d’autres Etats…

«Le pire, ajoute Vinod Pandey, c’est que les autorités vont jusqu’à changer le statut tribal des villages et les convertissent en «municipalités» afin d’éviter l’application de la loi PESA.» A Premnagar, près de Sarguja, un conseil s’est opposé à maintes reprises à l’installation d’une centrale. Il a été converti en municipalité et a perdu son droit de veto.

«Les habitants sont contre l’implantation de Vandanaa, assure le chef du village de Salora. On veut garder nos rivières propres, et être fermiers, pas ouvriers. Mais on n’a pas le choix.» Des membres de sa famille ont déjà accepté un emploi dans la centrale, une option convoitée quand on perd ses terres. Durga Sahu, un ancien fermier, a été cosignataire d’une pétition contre les réquisitions. Aujourd’hui, l’homme est amer: «Ils m’ont tout pris, et en plus je travaille pour eux!» Car Durga Sahu a fini par accepter un emploi dans la centrale. Et par se taire.

Les ouvriers évoquent aussi les mauvaises conditions de travail: «Il y a des morts, de temps en temps», dit laconiquement le jeune Mahesh. En 2009, à Korba, une cheminée s’est écroulée et a tué 41 ouvriers dans la centrale thermique de la britannique Vedanta ­Resources, contrôlée par l’indien Balco (Bharat Aluminium Company Ltd.).

Partout, les usines s’érigent derrière de hauts murs, des guérites de surveillance et des rangées de barbelés. Des «managers» avec casquette et talkie-walkie surgissent menaçants à l’approche des non- badgés. Pourtant, sur les mini-jardinières et les panneaux publicitaires de Raigarh, les mots «Paradis» et «Intégrité» sont répétés à en donner le tournis. C’est une initiative de la puissante compagnie Jindal Steel & Power, qui participe avec succès au développement de l’Inde. Mais elle est la bête noire des paysans de Tamnar, Sarasmal et Kosampali.

Harihar Patel, un médecin ayurvédique, mène les agitations contre les réquisitions de terres au profit de la mine de charbon. La situation est tendue. L’an dernier, il a été arrêté et emprisonné. «C’est une lutte pour l’avenir de nos enfants, pour l’eau, la terre et la forêt», explique-t-il alors que sa phrase se perd dans le fracas d’une explosion minière, qui lézarde un peu plus sa maison.

A ses côtés, le fermier Supal Bagath fait face à sept inculpations depuis qu’il refuse de céder ses 5 hectares. «Ce sont de fausses accusations, dit-il. Je reçois même des menaces de mort.» Un autre paysan, Ragunath Chowdry, lâche: «Si les compagnies continuent ainsi à voler nos terres, il n’y aura plus ­assez de place pour enterrer les morts.»

Plus loin, au bord du ravin formé par la gigantesque mine à ciel ouvert de Jindal, s’accroche le village de Tapranga. La crasse recouvre les maisons fissurées, et la moitié des habitants souffrent d’irritations de la peau. Même chose à Chhuri Kala, où l’officier médical, le docteur Sirso, reconnaît une augmentation «des cas de malaria, des maux d’estomac, de l’asthme, et des problèmes de peau». Et d’ajouter: «On va avoir beaucoup de maladies graves d’ici quelques années.» Korba est ainsi l’une des villes les plus polluées de l’Inde. A Raigarh, une station de la compagnie Jindal déverse directement ses déchets dans la rivière Kelo, issue du fleuve Mahanadi, sans prendre la peine de cacher le méfait.

Le premier ministre, Manmohan Singh, a certes tenté de contrôler la pression industrielle pour éviter le désastre écologique. Des forêts naturelles et des corridors servant de passage aux éléphants ont été «gelés». Mais les règles ne sont souvent pas respectées. Un récent scandale fait état de l’allocation illégale de plus de 155 «blocs» pour l’exploitation du charbon, au Chhattisgarh et dans les Etats voisins. D’après la presse, la note atteindrait l’équivalent de presque 170 milliards de francs.

A Korba, Prakash Industries est accusé, avec la connivence de certaines autorités, mais aucune poursuite n’a été lancée. L’industrialisation s’affiche toujours plus urgente et pressante. A Janjgir-Champa, un district à l’irrigation abondante, le gouvernement a donné son feu vert pour 34 nouvelles centrales, qui occuperont 160 km 2 de terres fertiles. Quant au prochain eldorado industriel, les sols riches et encore vierges du district de Jashpur semblent tout désignés.

A Chhuri Kala, le «couteau noir», le dernier fermier continue à jurer qu’il ne quittera pas les lieux. Si les bulldozers détruisent sa maison, il se prépare à planter une tente. Et ses pieds nus progressent aux alentours sur des sables aux couleurs étranges. «Vous n’avez encore rien vu!» prophétise l’homme dans un nuage de poussières. Il se dirige vers un terrain en surplomb. L’air devient difficilement respirable. Soudain, en haut d’une butte, apparaît à perte de vue un immense lit grisâtre et scintillant de cendres toxiques. C’est un bassin artificiel qui recueille les déchets de la centrale à charbon de NTPC. Il y a comme un air de fin du monde face à cette étendue hors de proportion. Les gens de Chhuri Kala l’ont surnommée la «mer blanche». Une mer blanche et un couteau noir. Le scénario d’un autre film est déjà écrit.

La crasse recouvre les maisons fissurées, et la moitié des habitants souffrent d’irritations de la peau