«Imaginez que le chancelier allemand soit un ancien chef de la SS.» Irina Flige, directrice de la branche «Histoire» de Memorial à Saint-Pétersbourg – une association de défense des droits de l'Homme – n'y va pas par quatre chemins pour expliquer l'apathie des autorités russes actuelles face au passé soviétique. Alors qu'une cinquantaine de tombes contenant des restes humains à trois différents niveaux de profondeur ont été découvertes dans une forêt de la région de Toksovo près de Saint-Pétersbourg, sur un site qui pourrait se révéler un véritable charnier abritant les dépouilles de 30 000 personnes exécutées par le NKVD – l'ancêtre du KGB – lors des purges staliniennes de 1937-1938, aucun pouvoir politique ni judiciaire ne veut s'y intéresser. Aucun enquêteur, aucun juge, aucun policier, aucun légiste, hormis ceux mandatés par Memorial, n'a consenti à se déplacer. Interrompues par l'hiver, les fouilles vont reprendre au printemps prochain, jusqu'à ce que le FSB – successeur du KGB et du NKVD – admette la réalité de ce charnier. Alors, et seulement alors, les «mémorialistes» poseront leurs pelles et leurs pioches et érigeront un monument aux victimes de la terreur rouge.

Pour l'heure, le FSB prétend ne posséder aucune archive, aucune information sur un charnier à Toksovo. Ce silence n'étonne guère Memorial: «Le représentant actuel de Poutine pour le Nord de la Russie, Victor Tcherkessov, était l'enquêteur du KGB qui m'a interrogé en 1982 lorsque j'ai été condamné à cinq ans de prison pour activités et propagande anti-soviétiques. De grands changements ont eu lieu dans ce pays mais les gens sont toujours les mêmes, 90% des personnes qui occupent des fonctions officielles viennent des anciennes structures du Parti communiste», explique Viatcheslav Dolinine, un collègue de Irina Flige. Le FSB affirme que les 40 000 personnes exécutées en 1937 et 1938 par le NKVD dans la région de Leningrad se trouvent toutes dans un autre charnier, officiellement reconnu après des années de pression, celui de Leviachovo. Mais certains documents d'archives montrent que d'après une enquête effectuée par le KGB en 1965 auprès des chauffeurs qui convoyaient les prisonniers à leur dernière demeure, «seules» 8000 personnes ont été enterrées à Leviachovo. C'est donc fort de la certitude d'un second charnier plus important que les volontaires de Memorial ont commencé à creuser près de Toksovo, renseignés notamment par des prises de vue aériennes, des sondages géologiques et des enquêtes auprès des anciens des villages voisins qui se souviennent des ballets nocturnes ininterrompus en 1937 et 1938 de camions noirs qu'ils surnommaient «les corbeaux noirs».

Après cinq ans de recherches, Memorial a pu exhumer cet été et cet automne les premiers crânes et ossements. Expertises médicales faites, les restes humains découverts à Toksovo se sont révélés être ceux aussi bien de femmes que d'hommes, dans une fourchette d'âge allant de 15 à 60 ans. Il a pu être prouvé que tous avaient péri d'une balle dans la nuque, la méthode préférée du NKVD. «Les forêts du NKVD», comme on les appelait, sont apparues en 1937: jusque-là, les prisonniers exécutés ou morts sous la torture étaient enterrés secrètement, de nuit, mais dans des cimetières officiels. Mais entre le 5 août 1937 et le 16 novembre 1938, date des exécutions de masse, le NKVD a eu besoin de «ses propres cimetières».

De toutes ces vieilles histoires cependant, les successeurs du NKVD ne veulent rien savoir. Ni non plus les autorités de la ville de Saint-Pétersbourg et celles de la région, qui se retranchent derrière le fait que la forêt concernée se trouve sur un territoire militaire dépendant directement de Moscou. L'endroit est en effet un champ de tir d'artillerie et de manœuvres militaires depuis le XIXe siècle. «C'était le lieu idéal pour le NKVD, explique Irina Flige, le bruit des tirs pouvait couvrir les exécutions, faites sans doute sur place». Mais la chose s'est finalement retournée contre les tortionnaires: lors de tirs d'artillerie, il n'était pas rare que les gens de la région aperçoivent des ossements jaillir du sol sous l'impact des obus, et c'est l'un des indices qui a permis de localiser le charnier.

Aujourd'hui, pour compliquer les recherches et freiner l'ardeur de Memorial, l'armée a fait sauter la route d'accès au site: «Soi-disant pour nous protéger, explique Irina Flige, nous empêcher d'accéder à l'endroit et de nous retrouver sous des tirs d'obus. Les tirs d'ailleurs continuent même s'ils savent qu'il y a des tombes et des gens enterrés là.»

Memorial a déposé, sans succès, des plaintes contre le FSB et les responsables du secteur militaire pour «atteinte à la paix des morts et violation des lois sur la réhabilitation». «Nous interprétons l'attitude du FSB affirmant ne posséder aucun document sur ce charnier comme une tentative de cacher des preuves de crimes contre l'humanité», lâche Irina Flige. Si, chez Memorial, on ne croit guère à cette absence de documents, c'est que le FSB, quand les familles en font la demande, est capable de donner la date d'exécution de la personne disparue mais refuse d'indiquer la place où elle est enterrée: «Les tombes inconnues sont innombrables en Russie, il est impossible de les retrouver toutes, d'autant que le KGB essayait toujours de les cacher en plantant des arbres ou en créant des parcs au-dessus. Quand les familles demandaient des nouvelles, on leur disait que la personne avait été condamnée à dix ans sans écrire ni recevoir de lettres, c'était l'euphémisme soviétique pour exécution», explique Viatcheslav Dolinine.

Dans les années 50, lors de la déstalinisation, les familles ont reçu des faux certificats de décès prétendant que leurs proches étaient morts dans des camps. Aujourd'hui le mensonge continue, avec des autorités russes qui refusent de prendre en considération même les restes de ces victimes: «Il y a une mythologie autour des changements démocratiques intervenus dans ce pays, explique Irina Flige. Les gens de l'ancien régime n'ont jamais été blâmés ou poursuivis. Mars 2000 et l'élection de Poutine a été un suicide national, avec le retour des tchékistes au pouvoir.»

La Douma (chambre basse du Parlement russe) a adopté mercredi en troisième et dernière lecture un projet de loi relevant notamment de 5 à 7% des voix le seuil d'entrée des partis politiques à la chambre pour les législatives de 2007. Ce projet de loi, soutenu par le Kremlin, doit permettre de réduire le nombre de partis politiques à la Douma, qui sont aujourd'hui au nombre de neuf.