DEMAIN, QUELLE FRANCE? (3) 

Cette France qui réapprend à travailler

Dans le nord de la France, Amiens est frappée de plein fouet par la désindustrialisation. L’apprentissage est brandi par les candidats comme un remède contre le chômage. Mais ce projet se heurte à un système éducatif sclérosé…

■ Comment parler de l’élection présidentielle française sans retomber, toujours, dans le spectacle politique scandé par les affaires? Comment raconter la France en s’efforçant de cerner les défis du prochain quinquennat?

■ Dans cette séries de reportages, nous avons fait le choix de regarder vers demain. En posant les questions qui sous-tendent, vu de Suisse, la transformation possible du pays dans les cinq prochaines années. Notre exploration du pays se fait en partenariat avec les journaux locaux.


Des carcasses de voiture brillent sous les néons de l’atelier et une odeur d’essence imprègne les lieux. La structure métallique ressemble en tout point à un garage automobile. A un détail près: les réparateurs travaillent sous le regard d’un formateur. Le petit groupe d’apprentis gravite autour d’un véhicule, caisse à outils à portée de main. «Je suis en troisième année de licence de géographie, mais c’est difficile de trouver des débouchés. J’ai donc commencé en parallèle un apprentissage en carrosserie», raconte Maxence Lévété, 21 ans, bleu de travail sur le dos.

Un revirement difficile à faire accepter à sa mère, professeure d’histoire-géographie. «La licence, ça faisait mieux.» Comme lui, ils sont 750 à être formés à l’Iream, un centre d’apprentis situé à Amiens. C’est ici, dans cette cité industrielle du nord de la France, qu’a grandi Najat Vallaud-Belkacem. Originaire du Maroc, l’actuelle ministre de l’Education nationale a vécu dans le quartier sensible d’Amiens-Nord. «C’est devenu mon pays, mon horizon. Avec une frontière invisible. […] Le centre-ville d’Amiens était un autre monde. Inaccessible», raconte-t-elle dans son livre «La vie a plus d’imagination que toi» publié en mars 2017. Aujourd’hui, dans ce quartier, 60% des actifs de moins de 25 ans sont au chômage.

Lire aussi cette interview: «En France, l’apprentissage incite les jeunes à privilégier des filières attrayantes»

Territoire sinistré

«Effacer les frontières invisibles», et donner du travail aux jeunes défavorisés, c’est la mission de l’Iream. Un centre de formation d’apprentis construit loin de la cathédrale Notre-Dame d’Amiens, joyau de l’art gothique, et à quelques pas du quartier Marcel Paul Salamandre, classé «prioritaire» par l’Etat français. Dans cette zone, la population vit avec moins de 1000 euros par mois.

L’établissement propose des formations dans le domaine de l’automobile, des services et de la restauration. Une filière qui séduit de plus en plus de jeunes. 7 à 9% de nouveaux apprentis y sont formés chaque année. Avec un taux d’insertion professionnelle de 80%, bien au-dessus de la moyenne picarde, un territoire absorbé en 2014 par la nouvelle grande région des Hauts-de-France. «On a souhaité remettre en route le développement de l’apprentissage. Des secteurs comme l’automobile sont en pleine mutation, il y a un besoin de renouvellement», affirme Arnaud Beurton, le directeur du centre, dans son bureau aux murs crépis.

Des besoins nouveaux pour un territoire sinistré. Depuis une quinzaine d’années, la région est frappée de plein fouet par la désindustrialisation. Une hécatombe. Après Continental et Goodyear, Whirlpool vient d’annoncer la fermeture de son usine amiénoise en 2018. Au total, 95 usines ont disparu dans la région sur la période 2009-2015. Des suppressions d’emplois massives qui aggravent le taux de chômage, supérieur de deux points à la moyenne nationale. Une situation dégradée sur laquelle prospère le Front national de Marine Le Pen, candidate malheureuse aux élections régionales de 2015 face à Xavier Bertrand.

«Main-d’œuvre fiable»

Elu à la tête des Hauts-de-France, le ténor de la droite a placé l’emploi au cœur de ses préoccupations: «Cette région, qui a souffert plus que d’autres, ne sortira du déclin que par le travail». Son projet? Développer massivement l’apprentissage. Le Conseil régional va injecter près de 200 millions d’euros pour relancer la filière. Le nombre d’apprentis doit ainsi passer de 33 000 à 50 000 d’ici à cinq ans. Une ambition accompagnée d’une formule qui fait mouche: «Un apprenti en plus, c’est un jeune au chômage en moins.»

A formation et diplôme équivalents, mieux vaut avoir été apprenti: les chances d’insertion dans la vie professionnelle sont de 10 à 15 points supérieures, selon une note publiée le 22 mars par les think tanks Terra Nova et l’Institut Montaigne, l’un classé à gauche, l’autre libéral.

«C’est le seul moyen pour acquérir de l’expérience et de la maturité, car on est très vite en contact avec la clientèle», sourit Sébastien Avisse, 28 ans. Cet ancien carrossier-peintre, «tombé dans un moteur quand il était petit», est désormais formateur à plein-temps à l’Iream. Pour lui, ce modèle a fait ses preuves: «Les entreprises s’adressent à nous car elles veulent une main-d’œuvre fiable.»

Image ternie

Le centre de formation entretient une relation particulière avec le tissu économique local. Un atout pour répondre au mieux aux besoins des professionnels. Mais le système manque encore de réactivité pour adapter les cours dispensés. «On a un problème de lenteur administrative en France. Il faut patienter 18 mois pour obtenir l’autorisation d’ouvrir une formation», déplore Arnaud Beurton. L’Hexagone revient de loin dans ce domaine. Cela fait trente ans que l’apprentissage ne décolle pas.

La filière a longtemps été considérée comme une «voie de garage». Il suffit de se balader dans le centre d’Amiens pour en faire le constat. Au détour d’une rue, une mère conseille à son fils d’améliorer ses notes pour intégrer une filière générale, une fois son baccalauréat obtenu. Symptôme d’une France jacobine, où l’éducation nationale privilégie des formations initiales très scolaires.

«En France, on propose plus facilement l’apprentissage à des décrocheurs», confirme Karine Hézard, directrice du Cnam Picardie. Installé au cœur du campus universitaire d’Amiens, le Conservatoire national des arts et métiers a fait de la formation en alternance sa priorité. L’édifice posé sur pilotis couve de futurs ingénieurs.

Formé aux métiers du bâtiment, Julien Roussel alterne entre les cours et son poste de maître d’œuvre dans un cabinet d’architecture. Agé de 25 ans, il a commencé l’apprentissage dix ans plus tôt, à la sortie du collège. «J’ai eu un déclic en mettant un pied dans le monde du travail. Sur les chantiers, le manque de solidarité entre les ouvriers m’a déçu et cela m’a motivé à poursuivre mes études», raconte-t-il.

Niveau de qualification faible

L’apprentissage ne se résume pas aux emplois peu qualifiés. A l’image du Cnam Picardie, la filière fait son apparition dans l’enseignement supérieur pour répondre aux besoins spécifiques des entreprises. «Dans la région, le niveau de qualification est faible chez les demandeurs d’emploi. Il est donc nécessaire de développer des formations qualifiantes», précise Karine Hézard.

Les employeurs financent la scolarité des jeunes via la taxe d’apprentissage. Erwan Brunel, 22 ans, s’en réjouit. Lui rêve de concevoir des routes et des éoliennes. Sans ce système de financement, il aurait dû renoncer à son projet professionnel. Mais encore faut-il trouver une entreprise. «Le secteur du bâtiment et des travaux publics est en crise. Les sociétés ont beaucoup de mal à obtenir des marchés, elles n’ont donc pas le temps de former des apprentis», constate-t-il.

Encadrement laborieux ou postulants qui ne répondent pas aux attentes, les employeurs font face à plusieurs obstacles. De plus en plus, les entreprises privilégient l’apprentissage post-bac, des jeunes qui ont donc la plupart du temps suivi un enseignement général au lycée, mais n’en trouvent pas. Résultat: des secteurs font face à une pénurie de main-d’œuvre spécialisée.

Une carence du système français, souvent comparé à celui de l’Allemagne qui a fait de l’apprentissage une voie d’excellence. En France, 25% des jeunes sont au chômage, contre 7% outre-Rhin. «Plus de la moitié de la différence s’explique par la place de l’apprentissage dans le système de formation de nos voisins», soulignent Terra Nova et l’Institut Montaigne. Les pouvoirs publics ont un rôle à jouer selon les auteurs: «Il faut arrêter l’incantation et le mensonge; on ne peut parler sans cesse d’apprentissage sans rien faire.»

Mot magique de la présidentielle

Né à Amiens, dans une famille de médecins hospitaliers, Emmanuel Macron souhaite rendre l’apprentissage plus attractif pour les entreprises comme pour les jeunes. Et il n’est pas le seul candidat à la présidentielle à tenir ce discours. Le candidat de la droite François Fillon veut également s’attaquer au chômage des jeunes par une généralisation de l’apprentissage dans l’enseignement professionnel.

On nous vend l’apprentissage à chaque élection présidentielle. Mais les politiques ont montré qu’ils étaient incapables de valoriser cette voie.

Karine Hézard, directrice du Cnam Picardie

Des promesses qui laissent perplexes les acteurs de la filière. «On nous vend l’apprentissage à chaque élection présidentielle. Mais les politiques ont montré qu’ils étaient incapables de valoriser cette voie», confie Karine Hézard. En 2012, déjà, François Hollande promettait de relancer la formation professionnelle. Cinq ans après, c’est un échec retentissant. 405 000 contrats d’apprentissage ont été signés en 2016: pas plus qu’en 2014 et loin des 500 000 promis par le président sortant.

Les atermoiements du gouvernement socialiste ont refroidi les entreprises. En 2013, il annonce la suppression de l’aide de 1000 euros aux employeurs d’apprentis, qu’il estime peu efficace. Avant de faire machine arrière un an plus tard, et de l’accorder aux entreprises de moins de 250 salariés.

Les établissements scolaires français, comme les entreprises, réclament de la stabilité et de la visibilité réglementaire. «Il n’y a pas eu de ligne directrice, de recensement des besoins», juge la directrice du Cnam Picardie. Le quinquennat de François Hollande n’aura pas donné le cap attendu.


En Suisse, un modèle social «plus éclaté»

C’était en avril 2015, dans le canton de Zurich. Le président français François Hollande visitait une entreprise qui forme des apprentis dans un atelier dédié. Il découvrait alors le modèle helvétique avec un enthousiasme certain: «La Suisse est un modèle d’implication des entreprises: elles forment, elles accompagnent, elles encadrent les apprentis pour leur donner les meilleures technologies et qualifications.» Depuis ce déplacement, le nombre d’apprentis chez notre grand voisin n’a pas progressé, malgré l’engagement pris par le chef d’Etat socialiste au début de son mandat.

Dans l’Hexagone, les filières générales ont le monopole de l’excellence. «L’apprentissage en France, c’est une voie pour les cancres. Elle est considérée comme telle par les parents, les enseignants et les politiques», indique l’universitaire franco-suisse François Garçon, auteur de «La Suisse, pays le plus heureux du monde».

Une filière dévalorisée? Tout l’inverse en Suisse. Ici, deux jeunes sur trois suivent une formation professionnelle après l’école obligatoire. Le CFC demeure ainsi le diplôme le plus décerné à l’issue de la formation secondaire. La maturité gymnasiale représente seulement 16,9% des titres. Quand la France mise, elle, sur le baccalauréat et ses grandes écoles, telles que l’ENA ou l’Ecole normale supérieure.

Vieille promesse

Le système éducatif français a un autre défaut, selon le chercheur: il ne propose pas suffisamment de passerelles aux élèves. «Vous êtes condamné à vivre dans un silo. Ce n’est pas le cas en Suisse. Le modèle social est beaucoup plus éclaté. Des conseillers fédéraux et de grands patrons ont fait un apprentissage.»

Plusieurs candidats à la présidentielle française veulent valoriser cette filière. Une vieille promesse qui n’a jamais abouti à une réforme d’ampleur du système éducatif. Car François Hollande n’était pas le premier à fixer un objectif. En 2005, Jean-Louis Borloo, alors ministre du Travail, s’engage pour ce mode de formation. Tout comme Nadine Morano, ministre déléguée à l’apprentissage de Nicolas Sarkozy en 2011. «Les candidats s’expriment favorablement à ce sujet car ils ont la sensation de détenir le joker pour lutter contre le chômage. Mais ils ne connaissent pas le sujet», estime François Garçon, qui dénonce la déconnexion des élites françaises. «Aucun politique n’a mis les pieds dans une entreprise.» Une reproduction des élites qui alimente le discours des candidats populistes.


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