France

Cette «majorité présidentielle» qui affole les électeurs français

Le premier tour des législatives ce dimanche a déjà brouillé la frontière droite-gauche. Surtout lorsque des candidats vétérans du PS et de la droite revendiquent eux aussi l'étiquette pro-Macron

Un premier ministre socialiste sortant. Un ex-député européen devenu un critique virulent des mœurs politiques françaises. Un ex-patron du RAID, l’unité d’intervention spéciale de la police. Un député-maire sortant de droite, promoteur d’un parc d’attraction consacré à Napoléon. Quel rapport entre ces quatre candidats si différents aux législatives françaises des 11 et 18 juin dans les environs de Paris, tous vétérans? Leur volonté affichée de siéger, s’ils sont élus, dans la «majorité présidentielle» que les sondages prédisent large. Publié vendredi, le dernier sondage Sopra Steria/Ipsos donne 31% des intentions de vote pour La République en marche (LREM), le mouvement du chef de l’Etat Emmanuel Macron. Lequel pourrait engranger à l’issue du scrutin environ 400 députés sur les 577 sièges en lice, plus un certain nombre de «ralliés» en provenance du Parti socialiste et des «Républicains» (droite).

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Slalom politique

Dans les quatre circonscriptions d’Ile-de-France où s’est rendu Le Temps, le casting en dit long sur les nuances du «big bang» en cours de la vie politique hexagonale. A Evry, préfecture de l’Essonne dont il fut maire de 2001 à 2012 et où il annonça, le 5 décembre dernier, sa candidature à la primaire présidentielle du PS, Manuel Valls a choisi des affiches qui miment, en tous points, celle des candidats de la République en marche qui ne présente personne contre lui. Le bandeau «Majorité présidentielle» coiffe son portrait. Et son slogan «Toujours avec vous!» se termine comme «En Marche!» par un point d’exclamation. Philippe Pascot, un de ses anciens adjoints devenu auteur de best-seller sur les dérives des élus, ironise: «Pas un mot sur le PS. Pas un mot sur Macron. Valls, pour espérer s’en tirer, fait du slalom politique. C’est piteux.»

Mélange des genres

Décor urbain bien plus huppé à Fontenay-aux-Roses, dans la banlieue sud de Paris. Là, les électeurs devront trancher un affrontement symbolique. Le sortant PS, Jean-Marc Germain, n’est autre que le mari de la maire de Paris Anne Hidalgo, ex «frondeur» durant le quinquennat Hollande. Face à lui? Un ancien député européen autrefois proche de François Bayrou, investi par LREM et habitué des plateaux TV: Jean-Louis Bourlanges. Devant la mairie, surplombée par une belle horloge, l’intéressé tracte et s’en prend, ce jour-là, à son adversaire «Les Républicains» Philippe Pemezec. Lydia, une étudiante qui se dirige vers la station de RER, avoue ne pas comprendre car, pour elle, le centriste Bourlanges a toujours été «de droite». Alors? «Sur le plan économique, je suis social-libéral, comme le président Macron. Sur les valeurs, je suis plutôt conservateur», se défend le candidat qui, dans une analyse publiée avant la présidentielle, parlait d’une «élection devenue folle». Bien vu…

On repart en chasse pour essayer de trouver de la cohérence dans tout ça. Direction la Seine-et-Marne, le grand département qui enserre la région parisienne à l’est et au sud. «Venez à Montereau, vous trouverez avec Yves Jégo un maire qui vient encore d’augmenter les effectifs de la police municipale, et de doubler le nombre de caméras de surveillance. Bref, un vrai élu de droite qui bosse. En plus, il promet un parc d’attractions sur Napoléon», nous avait expliqué, au téléphone, un élu municipal LR. On arrive… pour découvrir que le député sortant – qui a choisi de délaisser sa ville pour se représenter aux législatives – est d’une part sommé de rembourser des sommes indûment perçues, et d’autre part soutenu par le premier ministre Edouard Philippe qui a obtenu de ne pas avoir face à lui de candidat LREM.

«La frontière gauche-droite a sauté»

Que le nouveau Napoléon de l’Elysée ménage ses alliés ne passe toutefois pas toujours bien. A Montereau, les barres d’immeubles des quartiers populaires sont en haut et dominent les contrebas bourgeois. Karim est travailleur social à la cité Surville, la plus redoutée, visible de la ligne TGV qui relie Paris à la Suisse. «Je n’y comprends rien. Jégo a été ministre de Sarkozy (chargé de l’outre-mer). C’est quoi la droite alors?». Un examen plus précis du CV de l’élu nous apprend toutefois qu’il a plaidé pour accorder l’asile politique au donneur d’alerte Edward Snowden, et qu’il a bataillé avec le socialiste Arnaud Montebourg pour le «Made in France». «Avant, on chevauchait ponctuellement la frontière gauche-droite. Maintenant elle a sauté et les électeurs, surtout les plus militants, sont déboussolés», explique le politologue Roland Cayrol.

Un homme s’y connaît en matière de frontières à franchir ou pas. Dans sa vie précédente, Jean-Michel Fauvergue, candidat pro-Macron dans la 8ème circonscription de Seine-et-Marne, était le chef du Raid, l’unité d’intervention de la police française. Il a dû quitter son poste prématurément pour avoir publié un livre sur l’assaut du Bataclan pris en otage par les terroristes, le 13 novembre 2015. Là aussi, la recomposition politique sonne bizarre. Dans ses meetings, l’ancien policier compare le nouveau chef de l’Etat français à un «chef de guerre» et loue sa «vision».

Micro-trottoir

Pour le reste? Un micro-trottoir à Torcy, la ville principale de la circonscription, classe unanimement l’ancien policier d’élite comme un homme de droite. «Il est bien plus conservateur que moi. C’est un tour de passe-passe médiatique», s’énerve la députée LR sortante, Chantal Brunel. Ambiance. «Emmanuel Macron voulait faire exploser la droite et la gauche, écrivait récemment l’éditorialiste du Figaro Guillaume Tabard. Or il a réussi au-delà de ses espérances. Les vieux repères sont définitivement brouillés. La boussole est affolée.»

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