Europe

Cette Pologne que Bruxelles veut désormais punir

En choisissant mercredi d’engager une procédure d’infraction sans précédent contre la Pologne, la Commission européenne risque de se mettre à dos encore plus l’électorat du Parti droit et justice au pouvoir

A Varsovie, Jarosław Kaczynski peut jubiler. Habitué à s’en prendre à l’Union européenne, qu’il dénonce régulièrement comme une nouvelle URSS, le leader du Parti droit et justice (PIS) a en effet obtenu, jeudi, l’affrontement direct avec Bruxelles qu’il espérait sans doute en secret depuis des mois.

En activant hier l’article 7 du Traité européen qui permet, si aucune solution n’est trouvée avec la Pologne, «de suspendre certains de ses droits découlant de l’application des traités, y compris les droits de vote de cet Etat membre au sein du Conseil», la Commission européenne a tracé une ligne rouge.

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Soit les autorités de Varsovie poursuivent leur politique visant à mettre au pas la justice et à museler la presse d’opposition, et la Pologne se retrouvera marginalisée au sein des Vingt-Sept et le PIS pourra crier à l’ingérence. Soit le calme revient: «Les réformes judiciaires en Pologne signifient que la justice du pays est désormais sous le contrôle politique de la majorité au pouvoir. En absence d’indépendance judiciaire, de graves questions sont soulevées quant à l’application effective du droit européen», a justifié le vice-président de la Commission, Frans Timmermans.

«Un chiffon rouge qui va les rendre encore plus enragés»

Le problème est que, vu de Varsovie et des rangs du gouvernement mis en place par le PIS après sa victoire aux législatives d’octobre 2015 (avec 36% des voix et une abstention proche des 50%), cette mesure d’exception prise par la Commission n’a rien de l’avertissement susceptible de ramener le gouvernement à la raison. «Je ne vois pas Kaczynski dire haut et fort: nos engagements européens exigent de mettre un terme à notre purge de la justice et de la presse, ironise un rédacteur en chef du grand quotidien d’opposition Gazeta Wyborcza. Au contraire: pour lui et son entourage europhobe, la décision de Bruxelles est un chiffon rouge qui va les rendre encore plus enragés.»

Toute la question est dès lors de savoir si le très secret leader du PIS, qui déteste les médias étrangers et refuse régulièrement de les rencontrer, va être ou non contesté, voire mis en minorité. On se souvient qu’en juillet 2017, le président de la République Andrzej Duda – lui aussi issu du PIS et élu en mai 2015 – avait refusé de signer les projets de lois controversés sur la Cour suprême et sur le statut du Conseil national de la magistrature, estimant qu’il n’y avait pas en Pologne «de tradition juridique et constitutionnelle pour des prérogatives aussi larges du procureur général et du ministre de la Justice en matière de nomination des juges». Un veto alors interprété comme un début de fracture au sein du pouvoir…

Des éléments de réponse commencent à parvenir. Ainsi, le président polonais a réagi mercredi soir en accusant des responsables de l'Union européenne de «mentir». «Beaucoup de représentants des institutions européennes disent des contre-vérités sur la Pologne. Ils mentent quand ils disent que les changements en Pologne conduisent à violer les principes de l'Etat de droit, alors que nous renforçons les normes de la démocratie», a-t-il affirmé, lors d'un entretien accordé à la chaîne privée Polsat. «C'est une décision purement politique (...) Les solutions que nous avons adoptées en Pologne ne diffèrent pas de ce qui existe dans plusieurs pays européens. Au contraire, je dirais que nos solutions sont beaucoup plus démocratiques», a insisté Andrzej Duda, dénonçant une «hypocrisie dans les actions de l'UE». 

Une partie de poker

L’homme à qui s’adresse en fait le coup de marteau communautaire est l’actuel premier ministre polonais Mateusz Morawiecki, nommé à la tête du gouvernement début décembre, après avoir occupé le poste crucial de ministre des Finances, à la tête duquel il s’était refusé à affronter Bruxelles. En septembre, l’intéressé avait reçu une délégation de journalistes suisses, dont l’auteur de ces lignes. Il s’était alors montré ferme sur la politique suivie par le PIS, mais avait insisté sur deux autres points: la bonne santé de l’économie polonaise «qui profite à l’UE», et le sentiment de «réelle discrimination» ressenti par les Polonais, rejetés dans les pays qui les avaient jadis accueillis à bras ouverts pour travailler, comme le Royaume-Uni ou l’Allemagne.

«Comment faire aimer une Europe qui nous tourne le dos?» nous avait-il asséné. Un message entendu à Bruxelles, où l’on explique que la procédure de l’article 7 est complexe, et ne conduira pas tout de suite à une suspension des droits de vote pour Varsovie (les Etats membres doivent l’adopter à l’unanimité), destinataire de 63,4 milliards d’euros de fonds de cohésion européens pour la période 2014-2020: «Notre message est clair, expliquait hier un diplomate de l’UE. Maintenant, on ne joue plus.» La France avait été, en novembre, le premier pays à réclamer que les atteintes à l’Etat de droit en Pologne entraînent des sanctions financières.

Plus que jamais, l’affrontement est politique. Contrairement à la Hongrie de Viktor Orban, qui a toujours réussi à éviter que la Commission ne recoure contre elle en vertu de l’article 7 – les autorités de Budapest ont juste été déférées devant la Cour de justice de Luxembourg – la Pologne s’estime assez forte pour braver Bruxelles. Mais jusqu’où? «C’est une partie de poker, complète le rédacteur en chef de Gazeta. Or, pour l’heure, les populistes du PIS croient qu’ils ont toujours en main l’atout maître: la colère du petit peuple contre l’UE».

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