Le grand salon de l'Elysée était plein de brouhaha, le 4 janvier dernier, lors des vœux à la presse de Jacques Chirac. Sous les plafonds dorés, un sigle mystérieux revenait dans les conversations: «CF2I», pour Chaîne française d'informations internationales. Le président de la République venait de confirmer le lancement de cette télévision d'information continue, dont le vrai nom reste à trouver et qui pourrait émettre dans des dizaines de pays dès novembre prochain.

«Trois ans perdus»

La naissance de la CF2I relève presque du miracle. Jacques Chirac s'était engagé dès 2002 à créer une chaîne destinée à porter un «regard français sur le monde». Mais les divergences entre TF1 et France Télévisions, le groupe audiovisuel public, ont failli faire couler le projet. «On a perdu trois ans», estime Dominique Baudis, membre du Conseil supérieur de l'audiovisuel. Jusqu'à très récemment, il n'était même pas sûr que la nouvelle chaîne puisse émettre en France.

«En juin 2005, peu de gens pensaient que ce projet pourrait exister», reconnaît Ulysse Gosset, directeur général chargé de l'information et des programmes de la CF2I. C'est seulement le 29 novembre dernier que TF1 et France Télévisions ont signé un texte définissant le partage du pouvoir entre audiovisuel public et privé au sein de la future chaîne. Les deux parties contribueront chacune à 30% des images que celle-ci diffusera. Mais le financement de la CF2I - 70 millions d'euros en 2006 - sera entièrement public.

Le fait que cet accord ait été conclu juste après les émeutes qui ont ravagé les banlieues françaises n'est peut-être pas un hasard. Quelques jours auparavant, le gouvernement français s'était plaint des exagérations de certains médias étrangers dans la couverture des événements. Il avait aussi pu mesurer son impuissance à influencer l'opinion mondiale face à des géants de l'information comme CNN, la très francophobe Fox News ou la chaîne arabe Al-Jazira.

Jacques Chirac l'a clamé haut et fort: «L'enjeu, c'est de porter partout dans le monde les valeurs de la France et sa vision du monde.» Dans le même temps, la future chaîne se veut «indépendante» du pouvoir politique. «Notre ambition n'est pas du tout d'être la voix de la France à la télévision», assure Ulysse Gosset. Le directeur de l'information de la CF2I précise tout de même que celle-ci devra «refléter l'esprit français, celui de Voltaire et Diderot» et permettre à la France d'être «présente dans la grande bataille des images», car «un pays sans médias n'existe pas». Quant au président de la CF2I, l'ancien publicitaire Alain de Pouzilhac, il veut être le «gardien de l'indépendance de la chaîne», mais se targue aussi d'être appelé «cher ami» par Jacques Chirac.

Le patron de la télévision francophone TV5 Monde, l'ancien ministre de la Culture Jean-Jacques Aillagon, a critiqué «l'archaïsme» du projet de CF2I, qui risque selon lui d'être inféodée au gouvernement. Sa propre chaîne, qui revendique 24 millions de téléspectateurs dans le monde, mène une offensive de relations publiques pour démontrer qu'elle est à la fois une vraie télévision d'information et un instrument indispensable de soutien à la langue française.

«Totalement irrationnel»

Chez Radio France internationale (RFI), on craint que la nouvelle chaîne ne phagocyte les budgets disponibles au moment où le gouvernement demande au secteur public de se serrer la ceinture. «Il y a une maladie française qui consiste à ouvrir sans cesse de nouveaux fronts de dépenses au lieu de consolider ce qui existe déjà», regrette un haut responsable de l'audiovisuel public.

Sous le couvert de l'anonymat, un banquier se montre encore plus critique: «Ce projet a été monté de façon totalement irrationnelle. On n'a pas pris en compte les moyens existants comme RFI, TV5 ou Euronews», la chaîne européenne d'information continue basée à Lyon. Selon lui, le budget annuel de 70 millions d'euros est tragiquement insuffisant pour concurrencer des mastodontes comme CNN, dont les ressources avoisinaient 500 millions de dollars en 2004. Il prédit des déficits chroniques et de vives dissensions entre France Télévisions et TF1, qui refusera de perdre de l'argent.

Rien de tout cela n'entame l'optimisme d'Ulysse Gosset, qui se réjouit de «faire sortir une chaîne de terre en un an»: «On arrive avec beaucoup de retard sur nos concurrents, mais nous allons bénéficier de toutes les avancées technologiques. Aujourd'hui, on peut faire du direct avec des téléphones portables de troisième génération.» Il promet une chaîne «audacieuse, avec du panache, et respectueuse des faits». Il n'en faudra pas moins pour s'imposer face aux 12 chaînes internationales et aux quelque 84 télévisions d'information continue déjà en activité.