Les frontistes d’à côté (1/6)

Dans le Chablais français, en ces vallées où le FN fait abondance de voix

Le Chablais français, au-dessus de Thonon, a voté massivement pour Marine Le Pen. Parce que le monde rural est moribond et que les travailleurs détachés prennent les emplois. Premier volet de notre série sur les fiefs du Front national à la frontière suisse

«Chez les frontistes d’à côté». A quelques jours du deuxième tour de l’élection présidentielle, «Le Temps» arpente les fiefs du Front national en France voisine. Première étape dans le Chablais français, terrasse rurale en surplomb du Léman, qui a plébiscité Marine Le Pen.


Rien ne semble distinguer le Pas-de-Morgins dans le Valais du val d’Abondance en Haute-Savoie. Une douane, certes, là-haut à 1370 mètres. Pour le reste, les mêmes monts et pins saupoudrés de neige en cette fin avril, les mêmes routes escarpées (sans doute moins bien entretenues côté français), les mêmes vaches patibulaires, les mêmes chalets aux volets clos et de part et d’autre les saisonniers d’hiver déjà partis et ceux d’été pas encore arrivés. Paysages immuables, en rien dissemblables.

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Une chose qui marque et se remarque tout de même lorsqu’on s’enfonce en territoire français: un affichage omniprésent au nom de Marine Le Pen. La candidate du Front national (FN) à la présidentielle est partout, parfois grimée, le plus souvent vierge de toute retouche genre moustache ou croix gammée.

Bourgade fantôme

Quand plus bas, sur les rives du lac, Thonon l’opulente a voté pour Macron et Evian la bourgeoise pour Fillon, la terrasse du Léman, à 900 mètres d’altitude, a placé en tête l’extrême droite. Exemples: Vacheresse (29,20%), Bonnevaux (28,83%), Bernex (25,60%), La Baume (27,27%), Vinzier (28,67%). Le Pays de Gavot, haut plateau, sorte de promontoire, ne ressemble pas aux cibles habituelles du frontisme.

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Peu d’immigrés et aucune islamisation grimpante, aucune femme voilée hormis de vieilles Savoyardes, aucune barbe sauf celle d’un robuste bûcheron. Rouler donc jusqu’à Vinzier (800 habitants) pour tenter de comprendre cette implantation étonnante. Et découvrir sur place une bourgade fantôme. La boulangerie est fermée, l’hôtel-bar-restaurant et l’épicerie-mercerie-tabac-journaux idem, la bibliothèque n’ouvre plus que le mercredi matin.

Un sentiment d’injustice

Anne-Françoise Abadie Parisi, conseillère régionale FN de Thonon, a donné rendez-vous au Super U qui fait désormais office de place du village, à la sortie de Vinzier. C’est moins charmant qu’au pied de l’église, mais c’est le seul endroit où l’on sert encore le café.

L’élue dispense une leçon d’histoire: «Avant, dès 5h du matin, les cars de la Cachat, la société des eaux d’Evian, venaient chercher les gens jusqu’ici. C’était des ouvriers-paysans parce qu’ils avaient également deux ou trois vaches et un potager. Et puis la société s’est robotisée et a embauché les jeunes des quartiers pour les occuper et qu’ils arrêtent de faire des conneries. Tout ça au détriment des enfants de la montagne. En bas, ils disent que c’est de la discrimination positive. Ceux du haut appellent ça de l’injustice.»

Le FN les a captés. L’enclavement suscite le repli, cette ruralité est presque archaïque et l’étranger est autant le Maghrébin que le gars de l’autre vallée

Un seul médecin sur le plateau, un collège mais pas de lycée, la voirie qui ne déneige plus, le haut débit et la fibre optique restés à l’état de promesse. «A Thonon, les bus vont chercher les gosses des cités au pied de leurs tours pour aller à l’école ou en camp de vacances, c’est comme ça qu’ils ont la paix sociale. Les gens de la montagne, eux, ne cassent rien, mais ils sanctionnent en votant», lâche l’élue, un brin railleuse. Anne-Françoise Abadie Parisi est auxiliaire de vie, aide les anciens, entre donc dans les foyers traditionnellement fermés là-haut.

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«Si je séduis une personne, je convaincs le reste de la famille, soit environ 50 personnes», affirme-t-elle. Le socialiste Frédéric Zory, un ancien conseiller général, maire pendant vingt ans d’Orcier, précise: «Le FN les a captés. L’enclavement suscite le repli, cette ruralité est presque archaïque et l’étranger est autant le Maghrébin que le gars de l’autre vallée. La mixité sociale, la mondialisation, l’Europe leur font peur et s’ils vont à Paris, ils attrapent des boutons. Les jeunes imitent les vieux, ils restent au pays, c’est presque identitaire.»

«Concurrence déloyale»

Direction La Beunaz (prononcez «la Beune»), hameau non loin de la station de Bernex. Gabriel Portmann, 33 ans, un charpentier aux biceps surdimensionnés, s’apprête à descendre à Thonon «et même dans les cités» pour aller coller la nouvelle affiche de Marine Le Pen. Opération commando des montagnes avec d’autres sympathisants tout aussi costauds que lui. Etrangement, la voix est douce, les mots sont mesurés, précis.

Gabriel fut un compagnon du devoir, ces jeunes qui font le tour de France pour apprendre leur métier d’artisan. Il aime «le travail d’artiste, léché, bien fait». Mais il est en redressement judiciaire. «A cause des travailleurs détachés, accuse-t-il. Des Polonais, Roumains, Croates payés moitié moins cher que nos ouvriers et qui dévalorisent notre métier parce qu’ils ne sont pas bien formés. C’est une concurrence déloyale. Tout ça à cause des élites parisiennes et européennes. On dit qu’un poisson, ça pourrit par la tête.»

J’aurais pu téléphoner à une boîte d’intérim et j’aurais eu quatre ouvriers polonais dans les deux jours, mais je refuse cela. Il y a 6 millions de chômeurs en France et je suis un patriote

Gabriel vient de louper un chantier à 31 000 euros parce qu’il est plus cher que ses confrères. Il poursuit: «J’aurais pu téléphoner à une boîte d’intérim et j’aurais eu quatre ouvriers polonais dans les deux jours, mais je refuse cela. Il y a 6 millions de chômeurs en France et je suis un patriote. Avec Marine, on va régler ça. On ne veut plus de cette Europe qui liquide nos métiers.»

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La proximité avec la Suisse pose aussi problème. Formés au pays, les apprentis filent de l’autre côté de la frontière sitôt leur diplôme en poche, parce que les salaires y sont trois fois plus élevés. Gérard Colomer, le maire de Bonnevaux, explique: «La main-d’œuvre manque, voilà pourquoi les patrons font appel à des ouvriers de l’Europe de l’Est pas cher payés mais qui sont les spécialistes de la malfaçon.» Gabriel Portmann rebondit: «Au moins, en Suisse, nos jeunes apprennent la discipline et l’ordre. Là-bas, si tu ne fais pas l’affaire, tu es viré le jour même. Chez nous, il faut des mois.»

Apporter des réponses adéquates

Référente à Thonon du mouvement En marche! d’Emmanuel Macron, Céline Naz parle de racisme ignorant, de gens qui ne côtoient l’étranger qu’au travers de la télévision et font des amalgames. «Ils s’en prennent aussi aux Anglais et aux Suisses qui achètent ici et font grimper les prix de l’immobilier. Ces vieilles familles ancrées chez elles ne sont pas dans le mouvement du monde, et se sentent oubliées», développe-t-elle.

Elle assure que le candidat Macron va apporter les réponses adéquates, «comme l’ouverture de maisons de santé dans les campagnes pour remédier aux déserts médicaux, de meilleurs transports et 5 milliards d’euros consacrés à une agriculture qui devra privilégier les circuits courts.» Cette dernière promesse ne motivera pas davantage les éleveurs chablaisiens, convaincus que sans l’Europe et ses subsides, leurs étables fermeraient.


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