Médias

La chaîne Al-Jazira entre ses ennemis et l'émir

Menacée de fermeture par plusieurs pays du Golfe et l’Egypte, la chaîne qatarie se retrouve malgré elle au cœur de l’actualité. Visite d’un symbole controversé

Curieusement, le siège d’Al-Jazira n’est pas une de ces tours de verre qui font la fierté de Doha, mais un complexe à l’écart du centre-ville. Pour y pénétrer, il faut montrer patte blanche. De hauts murs, deux enceintes de sécurité et la police qui veille aux alentours. Au-dessus de l’entrée, le logo d’Al-Jazira, qui signifie la péninsule en arabe, n’a jamais aussi bien porté son nom, tant les vagues contraires menacent le Qatar et son puissant vecteur d’influence.

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Dans son modeste bureau qui jouxte le plateau d’Al-Jazira en anglais, le directeur de l’information, Salah Negm, se souvient de ces jours où le ciel est tombé sur l’émirat. Ce journaliste égyptien, passé par la BBC comme beaucoup de ses collègues, montre son téléphone portable: «Dans la nuit du 23 au 24 mai, j’ai reçu un message comme quoi l’agence de presse officielle qatarie avait été hackée. Une heure plus tard, Al-Jazira n’était plus accessible aux Emirats.» La chaîne, selon le journaliste, serait une cible moins intéressante. «Nous ne répercutons pas mot pour mot les communications officielles. Même si nous sommes entièrement financés par le Qatar, nous sommes un organisme non gouvernemental», assure-t-il.

«Nous ne sommes pas une chaîne locale»

Cette nuit de mai, les hackers ont fait chanter à l’émir Tamim ben Hamad Al-Thani des louanges à l’Iran et au Hamas palestinien, deux ennemis jurés des voisins du Qatar. Cette fausse déclaration restera en ligne une demi-heure. Suffisant à l’Arabie saoudite, aux Emirats arabes unis, à Bahreïn et à l’Egypte pour imposer, le 5 juin, un blocus au Qatar. Dans la foulée, les quatre pays ont, selon des fuites dans la presse, présenté des demandes exorbitantes à l’émirat, dont la fermeture d’Al-Jazira, accusée de donner la parole à des organisations terroristes. Doha affirme aujourd’hui avoir les preuves que la cyberattaque a été fomentée depuis les Emirats arabes unis.

Depuis cinq semaines, Al-Jazira se retrouve bien malgré elle au cœur de l’actualité. En 1996, la chaîne était née d’un pacte tacite avec le palais. Une grande liberté dans la couverture du monde arabe mais sans se mêler des affaires intérieures qataries. «Ce n’est simplement pas notre mandat, objecte Mostefa Souag, le directeur d’Al-Jazira. Nous ne sommes pas une chaîne locale mais panarabe. Nous traitons du Qatar chaque fois que cela peut intéresser notre audience internationale.»

«Jamais nous ne tomberons aussi bas»

«Pour couvrir le Qatar, nous n’avions pas de correspondant auprès du gouvernement et peu de contacts avec les autorités», reconnaît Salah Negm. Al-Jazira se targue de donner la parole à toutes les parties à un conflit. Mais, alors que les soutiens du Qatar se succèdent à l’antenne, aucun officiel saoudien, émirati ou égyptien ne veut apparaître sur Al-Jazira. «Nous continuons à les inviter. En attendant, nous répercutons leurs déclarations et nos présentateurs reprennent leurs arguments. Jamais, nous ne tomberons aussi bas qu’Al-Arabiya, la chaîne très saoudienne», persifle Salah Negm.

Première chaîne d’information continue, Al-Jazira a ouvert une brèche dans la propagande officielle servie à longueur de journaux télévisés par les régimes autoritaires de la région. En 2011, elle a été une formidable caisse de résonance des Printemps arabes. Les monarques du Golfe, paniqués que la révolution puisse s’étendre sous leurs fenêtres, présentent aujourd’hui l’addition au Qatar. Désormais indésirable aux Emirats et en Arabie saoudite, Al-Jazira avait auparavant été contrainte de fermer son bureau en Egypte. Le nouveau pouvoir l’accuse d’être trop proche des Frères musulmans renversés en 2013.

Accusations israéliennes

Israël emboîte désormais le pas de ses alliés du Golfe. Mercredi, le premier ministre Benyamin Netanyahou a indiqué vouloir expulser la chaîne, car elle inciterait à la violence à Jérusalem. «Sa couverture partiale est au service d’une certaine idéologie», sous-entendu celle des islamistes, explique Emmanuel Nahshon, le porte-parole du Ministère des affaires étrangères israélien. «Certes, des Israéliens sont invités à l’antenne, mais pendant la guerre de Gaza en 2013, on leur mettait systématiquement des enfants palestiniens morts en arrière-plan.» Le porte-parole reconnaît qu’une telle expulsion prendra du temps, car la chaîne a promis de saisir la justice israélienne.

Ligne rouge

Invité lundi à la conférence sur la liberté d’expression organisé par le Qatar, Kenneth Roth, le directeur de l’ONG Human Rights Watch, a vanté l’avant-gardisme de la chaîne. «Mais elle a parfois franchi la ligne rouge entre donner la parole à des dissidents et à ceux qui appellent à la violence», a-t-il admis.

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Des années durant, le prédicateur égyptien Youssef al-Qaradawi, issu des Frères musulmans, réunissait des millions de téléspectateurs avec son émission sur la charia, soutenant notamment les attentats suicides. «Cela fait cinq ou six ans qu’il a été écarté de l’antenne, s’énerve Mostefa Souag. Et ses déclarations ont été sorties de leur contexte, qui était celui de la résistance palestinienne. Il a toujours condamné Al-Qaida et l’Etat islamique. Toutes les sensibilités sont représentées au sein de la rédaction d’Al-Jazira et les islamistes sont une minorité. Ceux qui nous critiquent ainsi sont de façon caricaturale contre la religion.»

En 2001, la chaîne avait accédé à la notoriété mondiale en diffusant un enregistrement d’Oussama ben Laden. «Qu’auriez-vous fait à notre place? Vous n’auriez pas regardé cette cassette pour juger de sa valeur journalistique?» rétorque Salah Negm.

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