Terrorisme

La chaîne BFM-TV se sépare de son expert en djihadisme: il était fiché S

Romain Caillet, dont la parole est très écoutée, figure depuis des années dans le fichier Sûreté de la police française, révèle L'Obs. Emoi

Son visage était bien connu des téléspectateurs: Romain Caillet était devenu fin mars 2016, dans la foulée des attentats de Bruxelles, le Monsieur Djihadisme de BFMTV, un consultant extérieur interrogé en cas de besoin, intervenant en plateau pour évaluer et commenter déclarations, interpellations ou attentats.

La chaîne souvent brocardée pour ses approximations et son sens du spectacle à tout prix avait pour une fois touché juste, tant Romain Caillet est reconnu pour son expertise du djihadisme, ses analyses et ses contacts en faisant une référence dans le domaine. Intervenant dans Le Monde, le Huffington Post, Mediapart, ou même pour l'AFP, il fut en 2013 l'un des premiers, voire le premier, à affirmer que l'Etat islamique était différent d'Al Qaïda. Près de 35 000 personnes sont d'ailleurs abonnées à son compte Twitter, où il est très actif.

Mais patatras: six semaines plus tard, BFM-TV fait marche arrière et annonce qu'elle se sépare du chercheur. «Romain Caillet n’a pas jugé utile de préciser à la chaîne un certain nombre d’éléments importants de son passé, liés directement aux questions qu’il devait évoquer à l’antenne, explique un communiqué, BFMTV le regrette. Dans ces conditions, Romain Caillet ne peut pas poursuivre son travail de consultant extérieur sur BFMTV.»

En français décrypté: les informations de TéléObs ce jeudi sur le passé djihadiste du Français de 39 ans et l'existence d'une fiche S comme Sûreté à son sujet ont eu l'effet d'une bombe. Et BFM-TV a donc décidé de se passer de ses services.

Tirer profit scientifique de son expérience personnelle

Le passé chaotique du chercheur était pour partie connu. Né en 1977 à Paris, élevé par sa mère seule, il est éjecté de l'école en 4e après une série de bêtises avant de se racheter une conduite et de regagner le système traditionnel, où il finit par briller, au point d'obtenir un DEA d’histoire médiévale (bac + 5) en 2005. Il obtient un poste de chercheur associé dès 2006 au Caire où il suit des cours d'arabe intensifs, puis à Amman, avant de partir au Liban en 2010, grâce à une bourse du Quai d'Orsay, au réputé Institut français du proche-orient. C'est là qu'il décide de concentrer ses recherches sur le djihadisme, travaillant pour sa thèse sur «Les nouveaux muhâjirûn. L’émigration des salafistes français en "terre d’Islam"», sous la direction de François Burgat, le chercheur français auparavant en poste à Damas, désormais rattaché au CNRS à Aix-en-provence, et bien introduit dans les milieux diplomatiques.

Parallèlement le jeune homme s'est converti à l'islam, à l'âge de 20 ans. «J’ai touché un peu à tout: salafistes, Frères musulmans, etc.» expliquait-il dans un entretien à Libération en mars 2015 déjà. En 2007 il se dit  «déçu» sur des réseaux sociaux, ne se reconnaissant plus dans aucune de ces tendances, mais demeurant pratiquant et conservateur. Et conservant ses contacts, «par curiosité comme par intérêt scientifique».

Face sombre et jusqu'ici peu médiatisée du chercheur: avant de se lasser, «Romain Caillet intervenait au milieu des années 2000 sur les forums islamistes sous le pseudonyme de «Colonel Salafi», écrit TéléObs, «et ne cachait pas ses positions en faveur du djihad. Vivant en Egypte, il suivait notamment les cours de l'institut Qortoba, fermé en 2005 à la demande des services de renseignements occidentaux qui y voyaient une officine de recrutement djihadiste. Il y fréquentait notamment les frères Clain, dont l'aîné, Fabien, réputé être aujourd'hui un cadre important de Daech, a revendiqué les attentats de novembre dernier pour le compte de l'organisation terroriste.»

Expulsé du Liban en mars 2015

Romain Caillet avait fait parler de lui aussi il y a un an, quand il s'est vu expulser du Liban, au retour d'une conférence qu'il était parti donner au Maroc. L'ambassade de France avait pourtant présenté une requête officielle pour qu'il soit autorisé à rentrer à Beyrouth où il vivait depuis 5 ans avec sa femme et ses enfants. Des tweets contre l'armée libanaise auraient valu sa disgrâce.

Ce sont ses fréquentations, ainsi que ses activités sur le Net qui ont valu à Romain Caillet d'être fiché S dans les années 2000, ces fiches dont on parle tant depuis les attentats de 2015. Le chercheur a été interrogé en 2008 par la police, qui n'a rien retenu contre lui mais a laissé ouverte sa fiche. « «J'ai vécu dans le 8ème arrondissement du Caire, à Nasr City, qui était comme un village où tout le monde se connaissait, explique aujourd'hui Romain Caillet dans Le Figaro. J'ai croisé Jean-Michel Clain, mais beaucoup moins Fabien. J'ai un ami depuis 20 ans qui était en effet proche des deux frères».

La fiche S, pas un aveu de culpabilité

Etre fiché S ne fait pas de vous un coupable; la fiche S est un dispositif qui permet de suivre le comportement de gens qui n’ont pas forcément commis d'infraction pénale, mais qui peuvent en commettre une; le fichier comprendrait 20 000 noms, a lâché Manuel Valls peu après les attentats de Paris, il est donc illusoire de penser pouvoir les surveiller tous. Le fichier S comprend 16 niveaux de classification, correspondant aux instructions à suivre quand une personne est identifiée (relever l'identité des personnes qui l'accompagnent, la convoquer,...). Ont été fichés S le «tueur au scooter» Mohamed Merah, le terroriste de Villejuif Sid Ahmed Ghlam, les frères Kouachi, et tous les membres de l'équipe du Bataclan. Mais de très nombreux membres de cette liste y sont préventivement, sans avoir jamais été condamnés, avec donc un statut d'innocents. Et il n'est quasiment pas possible d'en sortir, la liste étant prospective.

N'est-ce pas parce qu'il connaît de l'intérieur les djihadistes que Romain Caillet peut décrypter leurs attitudes, leur langage, leurs actes? Ou manipule-t-il l'opinion publique à travers son discours, comme l'en accusent certains sur les réseaux sociaux? Ironiquement, le chercheur a déjà été soupçonné de collaborer aux services français de renseignements... 

Sur Twitter Romain Caillat a remplacé sa photo par une image de Calimero, l'inoffensif poussin télévisé. «Je travaille sur le jihadisme, mais je suis gentil» explique-t-il.

Toujours dans Le Figaro ce vendredi, il dit «ne pas critiquer le travail de la police», c'est normal que les policiers soient suspicieux. Mais je ne comprends pas cet étalage public.»

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