José brise une branche, montre le bois percé de galeries: un vers creuse ses plants de coca, plante base de la cocaïne. «On l'appelle le gringo, je ne l'avais jamais vu avant», commente le paysan, devant sa baraque de planches, isolée dans le sud de la Colombie. Six mois plus tôt, des avions de la police ont aspergé sa parcelle d'un nuage d'herbicide, dans le cadre de la campagne d'éradication forcée financée par Washington. Isolé dans le piémont des Andes, José se demande s'il n'est pas victime d'une guerre biologique: un lâcher de parasites «amerloques» depuis le ciel? Sans doute abusive dans son cas – le développement du vers est probablement une réponse «naturelle» à la monoculture de coca – la thèse n'est pas si saugrenue.

Une poignée de congressistes américains ont en effet déterré un projet polémique de champignon «mange-coca», qui doit encore être discuté et voté par le Sénat, pour l'appliquer dans un «pays grand producteur de drogue». Ce n'est pas un coup d'essai: Washington avait déjà tenté, en 2000 puis en 2003, d'imposer au pays andin, premier producteur mondial de cocaïne, la diffusion du fusarium oxysporum, un champignon dont chaque variété s'attaque à une plante spécifique. Mais Bogota, inquiété par les risques pour l'environnement, s'y était opposé.

L'idée peut pourtant séduire. Les fumigations aériennes de coca et de pavot, que la Colombie est seule au monde à pratiquer, ont des conséquences écologiques et sanitaires toujours mal calculées. Le fusarium, présenté au contraire comme un «contrôleur biologique» 100% écolo, tuerait patiemment les plants de coca une fois diffusé dans une zone de cultures. C'est ce qu'il se serait naturellement passé dans la vallée péruvienne de l'Alto Huallaga, en 1984: la plante à alcaloïde avait été dévastée. «L'effet persiste dans le sol pendant plusieurs années, et empêche de nouvelles plantations», constate un document du Secrétariat à l'agriculture.

Depuis, l'espèce a été identifiée, en 1987, et un scientifique américain, David Sands, y a décelé un intérêt commercial. La guerre biologique était alors à la mode: jusqu'en 1998, l'ONU elle-même appuyait un projet de micro-organisme «mange-pavot» en Ouzbékistan. Associé à l'entreprise Ag/Bio Co, le scientifique propose en 1999 au bureau anti-drogue de la Floride de diffuser un autre membre de la famille fusarium, anti-chanvre, afin d'éradiquer les cultures de cannabis de l'Etat. Le niet des autorités environnementales ne le décourage pas; il s'est rendu à Bogota pour vanter les vertus du champignon anti-coca.

Sans grand succès: «Le hic, explique le biologiste Tomas Siccard, de l'Université nationale de Bogota, c'est que le fusarium ne se contentera pas de mourir après avoir tué le dernier plant de coca.» Il est en effet redoutablement résistant. Frappés par une espèce du même champignon, les floriculteurs colombiens ont dû, pour y échapper, se résoudre à cultiver leurs œillets en hors-sol. «Imaginez ce que ça donnerait à l'échelle de l'Amazonie», continue le chercheur. D'autant que le micro-organisme semble prêt à étendre son menu. Au Pérou, il se serait attaqué à d'autres espèces après avoir laminé la coca. Enfin, les toxines qu'il produit pourraient affecter hommes et animaux. «Les paysans atteints de leucémie, de cancer ou de sida, prévient Siccard, seraient vite vulnérables» face à ce champignon «opportuniste», très agressif contre les organismes affaiblis.

Les scientifiques colombiens n'abandonnent pas pour autant l'espoir d'un «contrôleur biologique» contre la coca. Pour éviter la pluie d'herbicide que Bogota a juré d'étendre sur les parcs nationaux colombiens, des chercheurs et un sénateur proposent la diffusion d'un papillon anti-coca. L'Eloria Noyesi, dont les larves ne s'alimentent que de cette plante, «ne détruit que les feuilles qui intéressent les trafiquants, selon l'universitaire Gonzalo Andrade, qui l'étudie. L'arbuste et l'espèce elle-même ne seraient pas détruites.» Mais cette «arme écologique» se heurte encore à un détail humain: les paysans, en réponse, vont sans doute déployer des nuages d'insecticides…

Pour Tomas Siccard, l'Eloria Noyesi «reste une solution ingénue à un problème complexe. L'éradication de la coca est devenue une vaine prétention, qui nous a fait oublier tous les aspects économiques et sociaux du trafic». José, le paysan illettré à la chemise déchirée, a nettoyé son champ après le passage de l'herbicide, et repris la récolte de coca «parce que c'est la seule chose qui paie».